Fourmis volantes et cigales atterrées

Nous manquons d’origines ;  d’originalités. Nous  manquons d’égalité, de fraternité, et d’une once de liberté.  Parce que nous ne  manquons de rien, ici, et de tout, ailleurs. Dans le désert, les touaregs trouvent du bois, des souches, tout ce qu’il faut pour alimenter un feu nourricier, quand le dernier arbre, à la frontière du Niger, fut embouti par un camion fou, au milieu des années 80. Mythe ou légende, quelle importance ? Dans les contrées polaires, la graisse des phoques, les os, la peau des ours et la télégraphie des morses permet à une population de survivre sous des climats  dont la marque Frigidaire, en son temps, construisit sa fortune. Comme ces norvégiens, ces finnois, ces chercheurs des Kerguelen salmonidés, et ces canadiens de Terre Neuve qui ont, entre deux baleinières, enfumé des millions de harengs et boucané en sirotant un petit alcool à brûler six mois sur quinze, à la lueur des bougies.

En fin d’après-midi, sur un banc en béton de l’entreprise, j’ai regardé une dizaine de fourmis volantes se poser, battre des ailes. Il me semblait que j’avais lu quelque part que cela signifiait quelque chose, un peu comme les éléphants qui fuient, les chiens qui hurlent à la mort, l’indication d’un terremoto. J’ai mis les fourmis volantes dans le même panier que mon enfance oubliée : le souvenir de ces fourmis volantes remontait à mes sept ou huit ans. Quand ce genre d’images traverse votre cervelle après cinquante ans d’absence, vous faites un constat simple : la mort est proche. Nous manquons d’origines, mais sommes sur notre fin permanente, notre chevauchée liberticide. Le fil du rasoir de l’homme invisible. Ne tourne jamais l’ombre du côté de ton dos. Regarde la grandir devant toi, toujours, même la nuit, même quand tu oublies ta transparence : ne jette pas l’essence de ta vie, allume plutôt les feux  de saint Elme, qui brûlent les cimetières pour élever les âmes. N’oublie jamais que tes origines font ton originalité.

Ici, nous ne manquons de rien, car il ne reste plus rien de ce qui nous liait au monde, aux découvertes du monde. Il nous devient insupportable de vivre sans Iphone, sans portable, sans gloriole anonyme lancée sur un forum, sur you tube, sur le vent qui enflamme l’esprit plus qu’il ne l’emporte vers d’autres horizons plus palpables, plus désireux de chair et de frissons amoureux. On se défoule d’autant que l’on refoule amèrement le bruit des vagues, loin du vieil homme et de la mère Michel, on chatte.  Mais quand le rêve a descendu la pente, qu’en faisant grincer le lit en se couchant, alors qu’à côté le drame, cette vocation féminine, sur le sommier, ronfle tendrement, locomotive d’or tchikikoum tchikikoum, que Nougaro aiguise la sagaie dans le courant du fleuve Niger, Oubangui, Areski et Fontaine, comme un enfant s’endort, nous ne manquons de rien, ici, de tout, là-bas, sauf de kalachs pour pourrir d’un feu nourri un continent entier. La China, Léoncia, la China, une once de liberté dans les rizières maliennes, tu y crois ?

« – oh, moi, puisque tu m’aimes, le reste, tu sais, c’est l’image du monde originale. Comme si on était des cartes postales faites de chairs et d’os.  Je t’écris de Los Angelès et quand la carte arrivera, nous seront devant chez vous.

oRIGINALIT2S (disaient-ils)

AK

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