L’homme du Monte Igueldo (une histoire gaie comme un dimanche d’hiver)

Une fraction de seconde. Voilà le temps suffisant pour raconter une histoire : le croisement d’un regard sur le visage d’un homme qui baisse la tête au passage d’un autre. Cet instant fragile qui relègue celui qui regarde -moi- dans les îles infortunées de celui qui y survit , lui , l’homme du Monte Igueldo, ce parc d’attraction qui fait face à la baie de Saint Sébastien.

La saison hivernale se prête à tous les abandons. Janvier débute, les fêtes de la nativité sont exsangues. Melchior passera offrir ses étrennes, puis ce sera la reprise, les gosses à l’école et l’activité économique fera planer ses ailes noires au-dessus de la cité maritime. Mais en ce vendredi, en haut du funiculaire, tous les manèges sont fermés, sauf le sien : un plateau d’autos tamponneuses, de quinze mètres par dix. Des baffles, arrimés aux ferrailles, vomissent leur musique crachotante de supermercado infantil, l’esplanade est déserte et le temps radieux. Quinze degrés à l’ombre, et en bas, au niveau de l’Atlantique,au-dessus des rambardes ouvragées de la plage, la ville se drape d’une légère brume, sur laquelle le soleil darde ses étincelles adamantines, ses contre-jours, ses ombres coriaces. Le port déjà se réchauffe, fait sécher son linge aux fenêtres, lové sur le flanc de la vieille ville.

Là-haut, impassible, l’homme se tient debout, entre la balustrade qui relie le vertige à la beauté du lieu, seul, beau. Quel âge peut-il avoir, comparé à celui que lui porte mon regard ? Une dizaine d’années de moins ; mettons. Son visage est lisse, étrangement buriné pour la saison. D’où l’idée qui surgit de sa présence permanente en cet espace ludique, par tout temps, suivant chaque saison, chaque cycle solaire depuis son promontoire, gardien de ce royaume magique mêlant la pierre, le béton et les rêves d’enfants, ceux également des parents qui les précédèrent et des grands parents qui les inaugurèrent. Peu à peu, mon regard s’imprègne d’un parfum de rêveries, à l’idée que cet homme a toujours été là, ou est-il plutôt figé dans cette dizaine d’années qui nous séparent et que je retrouve maintenant, précisément, alors que mes yeux, en une fraction de seconde, ont décidé d’en faire une histoire ? N’aurions-nous pas, de fait, le même âge, et ces dix ans ne seraient-ils pas les nôtres, identiques, plantés dans le temps immobile, alors que resurgit un autre espace intangible: un plan d’eau où de petits bateaux à moteur pétaradants et fumants, permettaient de naviguer dans le bassin, qui existe toujours, à l’identique. Mon premier souvenir du Monte Igueldo, voyage scolaire d’une classe de sixième, venue en bus de sa cambrouse pyrénéenne.

Par le funiculaire de la mémoire en ce vendredi de janvier (même la caféteria est bouclée à double tour), le visage d’un gamin réapparaît, debout, adossé à l’un des six piliers du plateau des autos tamponneuses ; ses yeux clairs brillent, il sourit, s’amuse à observer les autres s’entrechoquer, rire, hurler, semble émerveillé par ces heurts et ces mouvements aléatoires qui poussent les petits engins les uns contre les autres, par cette joie mêlée qui transite sous la musique et les relances au micro du gérant pour rendre encore plus électrique l’ambiance, plus concrète la vente de tickets, écoutez ces fracas écoutez cette folie joyeuse, et le gamin adossé regarde, absorbe l’amplitude, vérifie le discours mensonger, l’adopte, le conforte en de nouvelles paroles qu’il sent monter en lui, il repeint le caisson de la billetterie, redécore les petits véhicules, remet en scène ce spectacle mouvant, tonitruant, rêve comme un grand de faire fortune, là-haut, au soleil.

Je saute à mon tour du petit bateau à moteur. Il fait beau. Nous sommes toute une ribambelle de gosses bruyants, gais, sans soucis. J’ai dix ou onze ans, je suis grassouillet, timide. Quand je passe à côté de lui, il me regarde droit dans les yeux ; je baisse la tête : il est si beau, si fin, le teint buriné comme s’il avait traversé tous les océans de mon imaginaire, sous le ciel bleu du Monte Igueldo.

Aujourd’hui, sur l’esplanade déserte qu’un chaud soleil inonde,pas même une mamie avec son chien en laisse assise sur un banc. La gare du funiculaire, située en contrebas du belvédère, nécessite l’ascension d’escaliers retors, aux marches inégales. Ainsi en va-t-il de même pour joindre les différents paliers du site et leurs attractions défraîchies.

Et puis, soudain, nous nous sentons si vieux, tous les deux, qu’en se croisant nos regards s’esquivent. Sommes-nous encore vivants ?

AK Pô

060112

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