les mardis de la poésie : Tristan Tzara, « l’homme approximatif » (1931, extrait)

L’HOMME APPROXIMATIF (extrait)

I

dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang


hebdomadaire poids accroupi sur ses muscles


tombé à l’intérieur de soi-même retrouvé


les cloches sonnent sans raison et nous aussi


sonnez cloches sans raison et nous aussi


nous nous réjouirons au bruit des chaînes


que nous ferons sonner en nous avec les cloches

 

quel est ce langage qui nous fouette nous sursautons dans la lumière


nos nerfs sont des fouets entre les mains du temps


et le doute vient avec une seule aile incolore


se vissant se comprimant s’écrasant en nous


comme le papier froissé de l’emballage défait


cadeau d’un autre âge aux glissements des poissons d’amertume

 

les cloches sonnent sans raison et nous aussi


les yeux des fruits nous regardent attentivement


et toutes nos actions sont contrôlées il n’y a rien de caché


l’eau de la rivière a tant lavé son lit


elle emporte les doux fils des regards qui ont traîné


aux pieds des murs dans les bars léché des vies


alléché les faibles lié des tentations tari des extases


creusé au fond des vieilles variantes


et délié les sources des larmes prisonnières


les sources servies aux quotidiens étouffements


les regards qui prennent avec des mains desséchées


le clair produit du jour ou l’ombrageuse apparition


qui donnent la soucieuse richesse du sourire


vissée comme une fleur à la boutonnière du matin


ceux qui demandent le repos ou la volupté


les touchers d’électriques vibrations les sursauts


les aventures le feu la certitude ou l’esclavage


les regards qui ont rampé le long des discrètes tourmentes


usés les pavés des villes et expié maintes bassesses dans les aumônes


se suivent serrés autour des rubans d’eau


et coulent vers les mers en emportant sur leur passage


les humaines ordures et leurs mirages

 

l’eau de la rivière a tant lavé son lit


que même la lumière glisse sur l’onde lisse


et tombe au fond avec le lourd éclat des pierres

 

les cloches sonnent sans raison et nous aussi


les soucis que nous portons avec nous


qui sont nos vêtements intérieurs


que nous mettons tous les matins


que la nuit défait avec des mains de rêve


ornés d’inutiles rébus métalliques


purifiés dans le bain des paysages circulaires


dans les villes préparées au carnage au sacrifice


près des mers aux balayements de perspectives


sur les montagnes aux inquiètes sévérités


dans les villages aux douloureuses nonchalances


la main pesante sur la tête


les cloches sonnent sans raison et nous aussi


nous partons avec les départs arrivons avec les arrivées


partons avec les arrivées arrivons quand les autres partent


sans raison un peu secs un peu durs sévères


pain nourriture plus de pain qui accompagne


la chanson savoureuse sur la gamme de la langue


les couleurs déposent leur poids et pensent


et pensent ou crient et restent et se nourrissent


de fruits légers comme la fumée planent


qui pense à la chaleur que tisse la parole


autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous

 

les cloches sonnent sans raison et nous aussi


nous marchons pour échapper au fourmillement des routes


avec un flacon de paysage une maladie une seule


une seule maladie que nous cultivons la mort


je sais que je porte la mélodie en moi et n’en ai pas peur


je porte la mort et si je meurs c’est la mort


qui me portera dans ses bras imperceptibles


fins et légers comme l’odeur de l’herbe maigre


fins et légers comme le départ sans cause


sans amertume sans dettes sans regret sans


les cloches sonnent sans raison et nous aussi


pourquoi chercher le bout de la chaîne qui nous relie à la chaîne


sonnez cloches sans raison et nous aussi


nous ferons sonner en nous les verres cassés


les monnaies d’argent mêlées aux fausses monnaies


les débris des fêtes éclatées en rire et en tempête


aux portes desquelles pourraient s’ouvrir les gouffres


les tombes d’air les moulins broyant les os arctiques


ces fêtes qui nous portent les têtes au ciel


et crachent sur nos muscles la nuit du plomb fondu

 

je parle de qui parle qui parle je suis seul


je ne suis qu’un petit bruit j’ai plusieurs bruit en moi


un bruit glacé froissé au carrefour jeté sur le trottoir humide


aux pieds des hommes pressés courant avec leur morts autour de la mort qui étend ses bras


sur le cadran de l’heure seule vivante au soleil

 

le souffle obscur de la nuit s’épaissit


et le long des veines chantent les flûtes marines


transposées sur les octaves des couches de diverses existences


les vies se répètent à l’infini jusqu’à la maigreur atomique


et en haut si haut que nous ne pouvons pas voir avec ces vies à côtés que nous ne voyons pas


l’utltra-violet de tant de voies parallèles


celles qui nous aurions pu prendre


celles par lesquelles nous aurions pu ne pas venir au monde


ou en être déjà partis depuis longtemps si longtemps


qu’on aurait oublié et l’époque et la terre qui nous aurait sucé la chair


sels et métaux liquides limpides au fond des puits

 

je pense à la chaleur que tisse la parole


autour de son noyau le rêve qu’on appelle nous

 

(la semaine prochaine, un poème court !)

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