Ah, Jacqueline !

Ah, Jacqueline ! J’aurais tant aimé vous parler de Jacqueline, avant qu’elle ne sorte de ses gonds, prenne la porte et l’emporte avec elle vers une destination inconnue. Cela est si loin ; pourtant je porte encore les stigmates de ses ongles plantés sur mes joues. L’affaire date de deux ans, l’anté-pénultième histoire de notre vie commune, qui avait quinze ans d’âge. Moi, Jacques, je n’avais pas d’idée pour fêter notre mariage, pas un cadeau qui ne lui soit déjà offert.

Alors, j’ai vu sur internet une publicité qui m’a plu : une boîte jaune, du nom de Linky, censée s’occuper de tout dans la maison. Un cadeau idéal qui connectait le réfrigérateur, la plaque chauffante et la télé, plus d’autres aspects périphériques moins essentiels à la vie quotidienne.

Jacqueline n’avait pas connu la guerre mais elle savait la faire, surtout à mon encontre. Il est vrai que nous couchions dans le même lit depuis des années et que seuls les draps et les couettes finissaient où nous-mêmes aurions nous dû finir. Mais dans les plis du lit dans lesquels nous nous retranchions, les nuits laissaient les étoiles exploser. Queues d’astéroïdes et volcans martiens en pleines éruptions. Tout cela entretenu par quelques dirigeants d’Afrique, quelques corses aussi, par là-bas. Simplement, entre Jacqueline et moi, la guerre était aussi usée que les balles qui trouent le vide en criant victoire.

A cet anniversaire de mariage nous arrimâmes la petite boîte jaune contre un mur de la maison, pour que le jeune installateur puisse par la suite relever son bon fonctionnement, et ajuster la facturation de telle manière que ne pourrions que la justifier, tant elle nous concernerait sur nos usages intimes. Au début, nous n’y fîmes pas attention. Je dois le reconnaître. Six mois plus tard, je constatais que Jacqueline utilisait 75% de l’énergie entre la plaque électrique et la télé, et moi entre l’ouverture et la fermeture du réfrigérateur où mes bières mes charcuteries et mes remarques désagréables étaient stockées. Ce fut l’objet de notre première dispute.

Jacqueline ne se teintait jamais les ongles, qu’ils soient de mains ou de pieds. Elle avait connu la couleur du sang et mettre ce sang au bout de ses doigts la révulsait. Dans une corrida elle aurait été taureau, mais c’était une femme, et le soleil ne changeait rien à sa vision de la mort. Moi, Jacques, j’ai souvent pensé qu’elle emportait la porte pour mieux ouvrir la majesté de la Mort, pas celle d’un torril, en oubliant la clé, tant citée, des portes du Paradis. Pour le plaisir d’enfin outrepasser les préjugés.

D’autres disputes devînrent de vraies corridas entre nous, entre « Le Torchon Brûle » des féministes soixante-huitardes et , de mon côté, l’aficion que je portais à un bouquin, « Les Lions d’Arles » d’Yvan Audouard, tout cela nous replongeait dans des arènes que Linky semblait programmer en facturant au prix fort nos vindictes intestines. Nos cœurs frappaient dans nos poitrines tels des gladiateurs s’entretuant au rythme des tambours, et Linky jugeait, impassible César levant ou baissant le pouce, comme saute un fusible en sur-tension.

Notre couple ne pouvait plus tenir, nous devions réagir, sans attendre le prochain relevé du jeune installateur de boîte jaune. Alors, j’ai vu sur internet une publicité qui m’a plu : une boîte jaune, du nom de Gazpar. Sympathique. Mêmes fonctions que celles de Linky. Un objet parfait pour la saint Valentin ! Des connections dans toute la maison qui s’interfèrent et s’engueulent en silence. Des ondes dignes de Stars Wars qui ne gênaient pas notre sommeil, émoustillaient Jacqueline et redoraient mes pulsions amoureuses. C’est quand même marrant de voir comment l’Intelligence Artificielle produit des engins qui peuvent s’engueuler tout en restant mutiques . Maintenant, il est vrai, les factures ne sont arrivées at ho(m)me que plus tard, exactement le jour où Jacqueline a pris la porte et…

...l’immeuble Isarbe a été démoli. ( article de la vie locale du petit pays et ses incohérences)

les compteurs Linky (rapport de la Cour des Comptes)

AK Pô

06 02 2018

Ptcq

(arénes de Lisbonne, où la mise à mort des taureaux fut abrogée par le marquis de Pombal, -corrida dite « portugaise-« , qui refonda la ville après le grand tremblement de terre de 1755)

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