Chronique « Editions Locales » : avis de décès dans le Petit Pays

Avis de décès dans le Petit Pays :

 

Fin de partie, c’est pas le pied dans la chaussure!

Un petit entrefilet dans la presse locale (1) : C’est le seul éloge funèbre auquel aura eu droit la société Tonon-Laburthe à Pontacq, propriétaire de la marque de chaussures Arcus, pour annoncer sa mise en liquidation judiciaire. Ainsi vont les choses à notre époque où les borborygmes d’un acteur de la téléréalité sont bien plus importants que le sort d’une entreprise séculaire, de ses employés et de leurs familles.

Pourtant, la mort de Tonon-Laburthe signe l’acte final d’une belle épopée industrielle commencée au milieu du XIXème siècle. C’est à cette époque que la petite ville de Pontacq située à 20 km au sud-ouest de Pau, traversée par la rivière de l’Ousse, va devenir la terre d’élection de nombreuses tanneries et fabriques de chaussures (2). Pendant plusieurs décennies la ville va vivre au rythme de ses tanneurs et de ses cordonniers. C’est en 1872 que Paul Tonon crée son usine et sa tannerie. Paul est ensuite secondé par son beau-frère Jean Laburthe et l’entreprise gagne son nom définitif de Tonon-Laburthe.

A ses débuts, l’entreprise, comme bien d’autres, se spécialise dans la chaussure d’usage courant, pour le travail, la chasse ou la montagne. En 1948, les petits-fils des créateurs de Tonon-Laburthe suivent l’évolution du marché et se tournent vers des chaussures de ville, plus sophistiqués et plus élégantes. Cette tendance est confirmée par le lancement en 1961 de la marque Arcus, que l’on continuait à trouver jusqu’à aujourd’hui aussi bien dans les magasins spécialisés que dans la grande distribution. Dans les années 70, l’usine va compter jusqu’à 200 salariés.

C’est à partir des années 90 que les difficultés vont commencer, pour Tonon-Laburthe comme pour l’ensemble de la filière de la chaussure française. Sous l’effet de la déréglementation, de l’ouverture à la libre concurrence, de la suppression des quotas d’importation, l’industrie de la chaussure va subir de plein fouet la concurrence de la Chine, de l’Afrique du Nord et des anciens pays de l’Est. Le sort de Tonon-Laburthe et de l’industrie de la chaussure en général est ainsi emblématique de la désindustrialisation de la France et du déclin de nombreuses filières, mises en péril voire anéanties par l’ouverture totale des frontières et la dite « mondialisation » nécessaire au capitalisme pour préserver ses taux de profit.

De nombreuses petites sociétés comme Tonon-Laburthe, malgré les efforts de productivité consentis, malgré l’accent mis sur la qualité des produits, ne seront pas en mesure de résister à la concurrence déloyale qui leur est imposée, ni à notre appétit pour les chaussures les moins chères possibles dont nous voulons ignorer les conditions de production. Alors vont s’enchaîner les plans sociaux tandis que le personnel se réduit comme peau de chagrin. Tonon-Laburthe, mise en redressement judiciaire il y a quelques mois, cherchait un repreneur afin de s’intégrer dans un groupe plus important ; Aucun ne s’est manifesté, aucun n’a voulu prendre le moindre risque industriel, du fait d’une profitabilité jugée sans doute insuffisante, signant ainsi la mort de la dernière fabrique de chaussure de la région, qui employait encore 35 personnes jusqu’à aujourd’hui et produisait 50 000 paires de chaussures par an.

Ainsi vont les choses dans nos contrées. Les entreprises périclitent, les métiers et les savoir-faire se perdent, les commerces ferment, les territoires se vident de leur population active. Les petites villes se transforment en villages de retraités ou bien en cités dortoirs pour les travailleurs des grandes villes environnantes venus résider à la campagne pour trouver des logements moins chers. Comme me l’indique  un habitant de Pontacq, les allées et venues des voitures en direction de Pau ou même de Tarbes entraînent de jolis bouchons sur les rocades…

MdB (3)


(1) La République des Pyrénées, 23 février 2018.

(2) Les informations sur l’histoire de la chaussure à Pontacq et les origines de l’entreprise Tonon-Laburthe sont tirées de Si Pontacq m’était conté…, excellent ouvrage d’Henriette Naze.

(3) Merci à Karouge pour la mise en pages, l’iconographie et la recherche documentaire.

Un ouvrage de référence (épuisé) sur la vie locale :

2 commentaires sur “Chronique « Editions Locales » : avis de décès dans le Petit Pays

  1. Des arcus j’en ai eu plusieurs paires, je ne savais pas qu’elles étaient fabriquées à quelques km de chez moi !

    Comment être étonné quand on voit que même les gens qui ont des moyens ne recherchent souvent qu’une chose : le prix le plus bas, et après moi le déluge.

    Aimé par 1 personne

    • Absolument. L’intérêt collectif et les comportements individuels peuvent être antagoniques.

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