Night and Day (and yesterday en face)

La nuit tombait. Quand je me suis levé pour la ramasser, il était trop tard : le jour naissait. Mais imaginez un peu un homme d’un certain âge, mangeant tôt sa pitance, tenant dans la main une cuillère, à soupe ou à dessert, se mettre à ramasser une nuit tombée par terre ! Imaginez un homme d’âge incertain devant nourrir le jour qui lui arrive d’on ne sait quel sommeil, un homme qui jetterait sur un semblable matelas son Passé et son Futur, son abandon, et dont naîtrait un simulacre de vie que la nuit aurait engendré pour en gratifier l’aube, et son humanité.

Mensonge ne serait-il alors que l’idéal prénom d’un monde finissant ? Faudrait-il croire alors dans un ordre nouveau qui ferait du bonheur un brouillard matinal, dont filles et garçons portant ce prénom-là dirigeraient des hordes d’imparfaits dont la seule directive est l’absence d’avenir. Et ce vieux, incapable de se baisser par son arthrose aigüe, sachant à peine lever le coude quand on lui sert du vin, le vieux avec sa cuillère qui n’ose pas ramasser la nuit des fois qu’on la lui serve en soupe le lendemain, qui ne dit rien, de peur qu’on lui ôte son dentier quand il dormira profondément, et qu’un enfant naisse au matin, comme lui, sans dent, et au réveil la nuit qui le regarde, debout devant son lit d’abandon. Image effroyable de sa vie, miroir qui face à lui réfléchit, brouillard des yeux face au masque de la vie enfuie, il lit la vie qui le fuit, incapable sur son grabat de la poursuivre, juste en fermant les paupières, il fuit le jour et ses enfances chétives, d’autres, plus incertains, les mèneront à bien, ou aux pires aryens.

Il ouvre les yeux. Ici, la nuit est apparue dans les rues du village. De 23h30 à 5h30 du matin. Il traversera bientôt dans les rues les sentiers neufs des animaux sauvages, qui dans la nuit s’aventurent dans leur espace naturel. Nuit et jour. Il ouvre les yeux. Une cuillère est près de son lit. Il faut bien mélanger le médicament, a dit l’infirmière de service. Alors il remue, tourne dans tous les sens sa cuillère, puis la retire du verre incassable et la regarde : on dirait une paupière allongée par un grand cil noyé dans le rimmel. Avec gaité, il appelle l’infirmière, lui dit qu’il a perdu la cuillère et en demande une autre. Elle la lui apporte, quelques minutes plus tard, sort.

Resté seul, il pose alors les deux dos des cuillères sur ses paupières, ses lèvres entr’ouvent l’ivoire de ses chicots jaunis par l’alcool et le tabac. Il sourit. Il se perd entre deux visions, celle des yeux et celle de l’imagination. Le temps est venu pour lui de mélanger les horizons.

Impavide. Mort entre deux pulsations. L’une de nuit, l’autre de jour. Mais nous n’avons, hélas, pas pu sauver l’enfant.

AK

241018

Ptcq

3 commentaires sur “Night and Day (and yesterday en face)

  1. chaque administrateur est bien évidemment libre d’organiser selon son attente, son blog … reste qu’il faut regretter sur celui-ci, de ne pas pouvoir cocher le « J’aime » … la visiteuse – le visiteur n’a pas toujours l’envie de mettre un commentaire.
    Cordialement
    Michel

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s