petite couronne mortuaire pour une ville qui se prend la tête

Quand le bruit cessa de courir et que la nouvelle éclata au grand jour comme quoi le centre ville était en proie à une épidémie de SQY2Z, maladie humainement transmissible par la pensée (de droite comme de gauche), l’argent, le bénévolat et la sauce tomate, on vit surgir de tous les garages, publics et privés, petits et grands, une armada de véhicules dont les flux envahirent la ville, faisant fi des bornes en laiton, acier, qui furent pulvérisées par les conducteurs affolés soudain en proie à la plus pénible des situations: les embouteillages dans les rues auparavant piétonnes.

Si les citadins possédant vélos, mobylettes, skates, fauteuils roulants, paires de jambes valides, hélicoptères individuels ou familiaux, s’étaient déjà essaimés au-delà des portes de la ville, ce n’était guère le cas des automobilistes, dont la majeure partie avait pris du retard, ne trouvant pas leurs clés, ou cartes magnétiques, d’habitude rangées sur le réfrigérateur de la cuisine, encore un coup de la femme de ménage, Gisèle, quand je te dis que la lutte des classes n’est pas terminée.

Alors que les premiers habitants, atteints par la maladie, commençaient à attaquer les tiroirs-caisses des commerçants, des banques et laveries, que ceux qui en étaient porteurs depuis des lustres (environ 20% de la population locale) étaient encore au lit ou en train de rédiger des curriculum vitae en turc ou en hindoustani, le flux migratoire des quatre quatre et autres voiturettes de nains sans jardins gagna les premières boucles de la rocade, saturée comme un anneau de Saturne de saturnisme. Une couronne digne des empereurs les plus mythiques monta à la verticale, encerclant la cité royale d’une auréole fuligineuse, cependant que le boucan des klaxons, des engueulades et des moteurs en surchauffe composait ses contre-saturnales (nous étions en octobre, mois où les affaires sociales se réchauffent dans les rues venteuses des capitales provinciales).

Les mois passèrent plus vite que les années. Dans le centre historique déserté une végétation se mit à germer entre les pavés disjoints de la rue Foch, puis, peu à peu, les dalles granite se fendillèrent sous la pression des racines des arbres, las d’être enfermés dans les jardinières. De petits palmiers poussèrent çà et là, des hêtres, des coudriers (sans doute issus de la dégénérescence de poudriers brisés durant l’exode), des liquidambars aux résines balsamiques (nés des chewing gums putréfiés), bref toute un florilège de plantes, fleurs (dont deux sabots de Vénus descendus de la Mairie des Hautes Estives, des cardabelles et des lotiers corniculés, des lotus surnageant dans le bassin aux eaux dormantes de la place Clémenceau).

Très vite, les chats rebelles, les traîne-rues revêches aux crocs élimés, les rats et quelques alligators clandestins (émigrés du Mississippi après avoir traversé l’océan au milieu de salmonidés pourvus d’un passeport en règle) firent leur apparition, tandis que vaches, moutons, étalons et percherons du haras national de Gelos, venus visiter le château par une belle après-midi, se trouvèrent surpris de constater combien la ville était belle quand elle devenait campagnarde.

On vit voler des poules, convoler en justes noces des canards mandarins originaires du lac des Carolins, froufrouter des pigeons ramiers et des pies grièches, des corbeaux bronzer en haut du clocher de Sainte Martine et des coucous investir les tours de Saint Jacques constellées de coquilles d’œuf. Des frelons asiatiques se mirent à fabriquer du miel pour faire plaisir aux ours descendus festoyer sur les bords du gave, à nouveau débordant de saumons, truites et goujons, des lièvres clouèrent le bec des cormorans et des renards distribuèrent des fromages fermiers -de chèvre- (issus de la décadence des paires de chaussette remplies de chaumes et d’économies de marché)

Très vite cependant les animaux regrettèrent la présence humaine. De fait, ils s’instituèrent en quartiers et créèrent des comités. Les pies, excellentes oratrices, débattirent du projet de réhabiliter l’homme au cœur de la ville, à condition que celui-ci se contentât de ne dire du mal que de son voisin, et non de la politique menée par les oiseaux. Le problème essentiel restant: où trouver l’homme? Les rats proposèrent d’entamer les recherches dans les 80 kilomètres d’égouts dans lesquels celui-ci peut se tenir debout. La recherche fût longue et minutieuse; à preuve, on en dégota un. Puis un autre, une femme. Les animaux savent faire la différence en la matière, quand tant de membres du genre humain ne le sait.

L’homme avait une longue barbe blanche, mais ne sentait pas le barbecue; ce n’était pas le genre à faire griller des saucisses le dimanche à midi dans son jardinet afin d’empuantir tout le quartier. Ce fut le sentiment éprouvé par le comité. La femme avait la robustesse d’une Dyane et le roulement de tambour qui fait se réveiller les matins qui chantent, mais elle pouvait aussi réveiller les morts de sa voix claironnante si besoin en était. Un conciliabule, suivi d’un vote à bulletins secrets, admis à un fort pourcentage la réhabilitation des humains dans le cœur historique de la cité.

Cela dura encore quelques années, plus nombreuses que des mois de disette (la nature régnait en maîtresse absolue). La gente humaine se développa avec une certaine harmonie (il y eut quelques problèmes endémiques de consanguinité, mais les vautours fauves firent le ménage) et la ville retrouva ce qu’elle avait perdu: le plaisir d’y vivre. Les hommes réinventèrent la roue et organisèrent des loteries où les perdants gagnaient car il n’y avait pas de lots, simplement des tours de danse offerts et des rires à refendre.

Jusqu’à ce jour où l’un des bipèdes trouva, au fond d’une salle des ventes réduite à quatre murs décrépits, un petit véhicule à deux roues sur lequel était gravé, sur fond rouge: SOLEX.

Et, un peu plus bas, dans l’articulation métallique qui unissait les deux roues:

numéro de série: SQY2Z.

AK

10 10 2010

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