Entre l’ombre et la lumière, detràs el hombre y la mujer

Entre l’ombre et la lumière, detràs el hombre y la mujer, en los llanos de l’infini des prairies, il s’était assis pieds nus dans l’herbe humide de rosée, attendant l’aurore, patient et humble, attendant que le jour se lève enfin pour réchauffer son corps et raviver son courage, peut-être aussi oublier cette faim qui le tenaillait depuis trois jours, si l’on peut dire, puisque en fait la nuit restait d’une noirceur qui sauvegardait sa fuite, lui permettait d’avancer un peu aveuglément vers le futur qu’il s’était tracé seul, après que les bombes aient détruit la ville et son présent d’adolescent, ses quinze années passées jusque là dans un monde civilisé, audible, visible, querelleur et enthousiaste, puis d’un coup, d’un seul, une pluie d’obus s’était déversée, tuant et détruisant vies et civilisation, humanisme et arts de vivre, cités et villages.

C’est ainsi qu’après trois jours de marche nocturne, soudain il avait senti sous ses pieds l’herbe, humide et fraîche, laissant derrière lui la boue molle et spongieuse qui avait jusque là guidé ses pas. La surprise qu’il en eut le terrassa. L’herbe l’ensorcelait de ses doigts multiples et les chatouilles de quelques brins le firent gigoter, le faisant rire pour la première fois depuis son départ . Tout d’abord accroupi, il avait fini par poser ses fesses dans le gazon moussu, ce qui laissait naître au bas de son échine un autre sentiment, impalpable, sournois et grandiose : il bandait. Cependant, entre l’ombre épaisse et la lumière diffuse d’une lune gibbeuse, l’aurore ne venait pas, le ciel restait obscur, les nuages lourds et sournois obéraient le soleil qui restait planqué dans son vaste lit, tout au bout des llanos, dans l’infinitude des prairies argentines, le jour jouait aux abonnés absents, sous les draps vaporeux les deux amants faisaient l’amour, detràs un hombre y una mujer, et parfois entre quelques chavirages de nuages, comme des pets célestes, une subite éclaircie venait éclabousser l’espace.

Ces fulgurants éclairs illuminèrent la plaine, la boue brillait partout alentour, et lui, seul dans ce minuscule territoire végétal, comprît que sa défaite était proche, qu’il n’échapperait pas à son destin. Le jour ne se lèverait pas, ne se lèverait jamais. Il devrait à nouveau, lui, se redresser sur ses jambes, faire machine arrière, detràs el hombre y la mujer, retourner au vaste garage de la grande propriété, avec vue sur los llanos, sur les plaines, les prairie infinies, il devrait mettre du gas-oil dans la tondeuse, vérifier le bon fonctionnement du moteur, et comme chaque matin, noircir de pétarades l’Avenir qu’on lui refusait.

AK

24 11 2018

(*) detràs el hombre y la mujer : derrière l’homme et la femme

los llanos : les plaines (les grands espaces)

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