Mimosa, Doudou, et la Grelinette

(texte volé par un nain de jardin en 2010 et retrouvé dans le panier à linge ce soir. Comme pour les pubs de Noël que l’on reçoit fin octobre, ce petit récit local a trois mois d’avance sur le vrai Mardi Gras et un siècle au moins sur le « black Friday » des Galeries Lafayette!)

Pour l’heure, les branches des platanes n’ont pas encore accroché leurs toupets de jeunes feuilles, et les jeunes filles, qui n’en manquent pas, passent en riant sous les guirlandes déployées manu militari par les services municipaux en prévision du carnaval béarnais, cette festivité qui attire les ours et les gros dodus en ville.

Car, en temps normal, Pau n’en dénombre pas (des ours et des dodus), étant une ville sportive par excellence. Ne résident ici qu’athlètes, petits-fils et petites-filles de Pierre de Coubertin unis par la foulée, recordmen-women du temps qui passe plus vite que ne fusionnent les courants de pensées édiliques, adeptes du ballon et de la rondeur en bouche du vignoble local, les exemples ne manquent pas mais il faut bien insister sur ce fait : l’ours est aux Pyrénées ce que Sent Pançard (la mascotte du Carnaval) est au sport, le souffle court d’un ronfleur impénitent.

C’est dans ce contexte, ce rapport immédiat aux choses qui ne se lient entre elles que par le plus grand des hasards, (le plus petit se contentant de parcourir les rues de la ville pour promener ses courants d’air glaciels), que Mimosa téléphona à Doudou. Toutes deux pianotaient devant l’écran de leur computer, terrorisées à l’idée de perdre dix huit kilos en deux semaines et d’ensuite passer sur TF1, exposées sur un plateau comme deux têtes de veau vinaigrette.

On a du souci à se faire, Doudou, commença Mimosa, les chapelets de saucisses vont bientôt parader en fanfare à travers la ville, et il est à craindre que quelques chenapans nous dérobent la clé du jardin en batifolant sous nos jupons, tu sais ce que c’est, ce carnaval béarnais, les déguisés te regardent droit dans les yeux et leurs mains vagabondent dans ton corset pour te dérober le cœur.

Ne t’inquiète pas Mimosa, reprit Doudou, comme eux j’ai le cœur près du porte-monnaie, et en général, ce qu’ils prennent, ce sont des claques ! Je ne m’inquiète que pour Arrabal, l’ours en peluche de mon fils, tu sais, l’animal devient insomniaque en ce moment, j’ai beau lui donner du lait chaud avec du miel, ça le calme à peine. Il paraît que ça a chauffé à Hecho (Aragon), où le Gros Lard a déclaré qu’il allait mettre Pau en pétard , faire la foire, suivi de son artillerie de « blancos », de « negros », des groupes de « l’Ors » et de « Bacùs », et surtout de ses « Gigants », qui mettent les arquebusiers de la municipalité sur le qui-vive.

Oui, j’en ai entendu parler, répondit Mimosa, il paraîtrait même qu’ils ont planqué les clefs de la ville en les habillant d’arcanes tant et si bien qu’ils ne savent plus où elles sont, et qu’il faudra les chercher dans l’Agglo, car les fins stratèges ont appris que l’Hénaurme entrerait par Billère, pour transmuter l’eau de la piscine en vin doré, afin d’amadouer la foule venue des abattoirs chasser le Dévergondé pétomane ( mais rien à voir cependant avec « Evguénie Sokolov », de Gainsbourg*).

Eh oui, Mimosa, un cirque chasse l’autre ! Amar est au Hameau, Sent Pançard à Verdun ; c’est dans ce contexte, ce rapport immédiat aux choses qui ne se lient entre elles que par le plus grand des hasards que l’on voit lequel est gras et l’autre maigre. Tu te souviens, Doudou, ces beaux gars qui dressaient le chapiteau, la toile rouge montant au ciel par la grâce des haubans tendus, tirés manuellement dans un souffle commun, l’assemblage des tubulures pour les estrades, la distribution des sièges en rangs serrés, ça ne rigolait pas, mais quelle efficacité, c’était vraiment du spectacle avant la représentation du soir. Et tout à la fin de leur passage, le démontage aussi spectaculaire laissait sur place quelques crottes de chameaux, de lamas, quelques odeurs exotiques, et de la sueur d’hommes et de femmes fantastiques, athlètes ne résidant nulle part. Combien de gosses ont rêvé de partir avec eux, certains l’ont fait, ce n’étaient pas des enfants de Chabal ces petits. Donner la priorité aux enfants de la balle, à Pau, ce serait faire balpeau pour la culture locale. Faut choisir : poteaux ou trapèzes.

Tu ne peux pas dire ça, Mimosa, c’est la tradition, c’est ancestral ! Aussi vieux que le bal des conscrits, que la tournée en charrette dans le village des jeunes venant récupérer de quoi faire la fête, et qui fauchaient des objets en douce qu’ils déposaient devant la mairie, quand les donateurs ne se montraient pas suffisamment généreux. Ah non, Doudou, cette tradition-là date de bien avant le carnaval béarnais, et de son décorum spectaculaire en ville ! Comme on n’a pas attendu l’invention de la moissonneuse-batteuse pour pratiquer l’espérouquère. Tu comprends que la poule au pot, il faut bien la nourrir avant de la cuisiner, et qu’à Pau, la comedia dell’arte, le charivari et les pantalonnades sont l’Euralis de la cité, avec ses silos ses silences et ses semences de Sent Pançard voletant abondamment sur les plaines alentours dès avril. Alors, pour ne pas l’oublier en hiver, on s’en rejoue un petit air.

Bon, Mimosa, tu ne m’appelais pas pour me parler du carnaval, je crois, mais pour l’histoire de la clé du jardin potager que la ville nous alloue pour cultiver nos légumes. Tu l’as, au moins ? Oui oui, ne t’inquiète pas, Doudou. Je t’appelais pour te parler d’un instrument agraire idéal pour nous, les mamies lestes mais un peu faibles des biscoteaux : j’ai vu sur internet ce bel outil : la Grelinette. Elle facilite le bêchage, et a deux manches. J’ai pensé qu’à nous deux, on pourrait facilement remuer la terre et y planquer la clé. Ainsi, Sent Pançard ne mettrait pas le feu à Pau.

Mimosa, ne fais pas l’œuf ! Février est là, c’est le mois qui te voit fleurir, et avec ces énergumènes friands de jupons et de bonne chair disséminés partout dans la ville, tu devrais plutôt descendre dans la rue, en jupe pigeonnante, héler le monde : « etz prèst a har petar/ »aqueras Montanhas » ? (Etes-vous prêts à chanter : »aqueras montanhas »)

Moque toi, Doudou ! je sais bien qu’hier tu étais sur le marché de Nairobi, à vendre nos graines de potirons aux paysans kenyans pour t’acheter des boubous mirifiques et aller te pavaner à Venise jusqu’à Mardi gras. Je t’ai vue sur Facebouc, mais gare, ta bobinette cherra sur ma Grelinette si par malheur, en faisant la foire, tu perdais la clé de notre champ d’Ialou !

AK

24 01 10

(*) unique roman de Serge Gainsbourg, éd. Gallimard

Source : carnavalbiarnes.com/programme 2010/pantalonada

la Grelinette : outil créé par monsieur Grelin (voir site Internet)

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