Manuella, plus 27000 gentils pingouins palois

Bonnet Phrygien: Tout comme chaque jour annonce le suivant, qu’une réforme refond le plomb de l’abnégation et qu’un retour de la pluie par la plage reste sociologiquement possible, un petit pavé dans la mare profonde flotte, à peine libre, juste visible, toujours vivant.

Dans la foule il y avait Manuelle; pas le genre à prendre la poudre d’escampette au premier coup d’escopette. D’ailleurs, elle n’en avait plus l’âge. Certes, elle avait dévalé, du temps de sa jeunesse, bien des fois la place de la Libération, avant l’érection des fontaines, plus par jeu que par peur, poursuivie par des hordes de CRS, précédée souvent par des groupuscules de maoïstes et autres illuminés du grand Soir, on n’est pas sérieux quand on a dix sept ans et qu’on écrit l’histoire sur des vers de Rimbaud. Manuelle aujourd’hui est une petite vieille toute ridée dont les yeux pétillent en regardant aux alentours. Nous marchons côte à côte, sans nous connaître, tout comme la grande majorité des gens qui avancent ensemble.

Un grand troupeau d’inconnu(e)s qui progresse, solidaire et anonyme, sous les gonfalons et les banderoles que secoue une légère brise. Nous nous racontons des banalités, liées ou non aux raisons qui nous ont poussées là, sans insister puisque nous savons pertinement le pourquoi, et de temps en temps, je me tourne vers elle et contemple ce visage qui me raconte sa vie sans la dire. Ce ne sont pas des rides qui dessinent son visage, mais des sillons d’années patiemment labourées, aimablement sculptées dans la pierre mémoriale; ici, au coin de l’oeil la naissance de son fils quand elle avait vingt deux ans, là, aux commissures des lèvres le souvenir estompé de sa séparation d’avec l’homme de sa vie, et, du haut de son front au bas de son menton les vissicitudes de sa vie, passée et présente.

La jeunesse est une maladie bourgeoise, disait Sartre. Le travail est un traumatisme que l’on ne guérit pas, me dit-elle en souriant, mais dont l’on ne meurt pas non plus, sauf quand, pour soigner l’Economat de quelques princes, on délocalise l’Emploi. Alors, plus d’existences laborieuses, d’exigences morales, plus de cas désespérés d’offres supérieures aux demandes, juste l’absence de perspective, le puits sans fond où se noie l’esprit critique, le néant permanent. Et sa bouche s’étire, barrant d’un horizon courbe ses pommettes rougies. Je pense alors à ces promenades en front de mer, l’hiver, à l’infini bleuté de l’océan et à cette courbure harmonieuse qui sépare l’eau du ciel, dans le lointain. Non, rien ne prouve, vu d’ici, que la terre est ronde. C’est pure illusion d’optique. Et dans la densité de la foule je ressens ce mouvement maritime des confins. Pourquoi sommes-nous là? Les gens feraient mieux de se retrousser les manches plutôt que de faire grève entend-on un ministre dire, et toi, Manuelle, tu restreins de mois en mois ton budget de retraitée de l’industrie, ton fils de quarante ans a filé au Québec depuis vingt ans avec un CAP de charcutier-traiteur et t’envoie chaque trimestre l’argent du loyer, une carte postale et parfois, des photos de sa petite famille. Lui s’est retroussé les manches pour franchir l’océan. Là-bas, il s’en sort, l’Amérique le mérite. Nous aussi, Manuelle, nous sommes partis quand nous avions son âge, plus jeunes encore. Mais nous poursuivions Kérouac, Ginsberg, nous lotissions le ciel avec les diamants de Cendrars, nous habitions la maison verte de Mario Vargas Llosa, tiraillés dans nos arrières par le métier de vivre de C. Pavèse et les films de Pasolini. Nous étions loin des misères du XIXème et des émigrants européens poussés par la faim vers le nouveau monde. Pourquoi sommes-nous revenus, dis-moi, pourquoi sommes-nous là?

Quand nous avons rejoint la place de Verdun la queue du cortège s’ébranlait à peine. Un drap, accroché entre deux arbres, avec écrit dessus: « demain, on continue ». Manuelle m’a pris les mains, m’a regardé en face, ses yeux verts de mer dans les miens: » demain, on reviendra », et elle est partie, sans se retourner. Je l’ai suivie du regard quelques minutes, s’évaporant dans le défilé du temps, de l’encore temps.

AK Pô

01 02 09

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