Giono: de la Haute Provence à la Basse Province.

Court extrait du livre de Jean Giono : « Ennemonde et autres  caractères« , auteur auquel je suis très attaché, dit Chinou.  Ah, c’est nouveau, ça, je croyais que c’était moi, ton plus beau lien ! répondit Chinette. 

Bonne lecture !

« Ça finira bien. La haine, les soupçons, la jalousie sont des produits du pays. Si on n’a pas de temps à perdre en amour, avec eux on fignole. Ce n’est pas que ces gens-là soient plus mauvais que d’autres; c’est que, individualistes à l’extrême et irrémédiablement solitaires, ils ont toujours peur d’être dupes; or, si l’amour en fait souvent (des dupes), la haine n’en fait jamais, là, on est sur du terrain solide: je t’aime, ce n’est jamais sûr, il faut des preuves; je te hais, c’est de l’or en barre. Il ne faudrait pas en déduire qu’on est dans une sorte de Far West; malentendu à la création duquel pourrait contribuer le fait qu’on se sert beaucoup d’armes à feu, et la description du pays. Bien avant que les Américains aient trouvé que l’Ouest était loin, ce pays se conduisait déjà comme une vieille Chine. Ici, la haine ne tue pas; elle joue au billard; les gens qui se haïssent semblent avoir un sentiment les uns pour les autres; ce qui est d’ailleurs le cas. On les voit souvent ensemble; on pourrait presque dire toujours.

Dans beaucoup d’occasions, ils se font des mamours; ils vont jusqu’à se porter assistance. C’est le contraire des Montaigu et des Capulet. On peut se rencontrer en plein désert, il ne se passera rien, ou s’il se passe quelque chose ce sera gentil. On va jusqu’à se mettre en quatre et même payer de sa personne. Mais bien sûr qu’il y a des mariages entre familles qui se haïssent: il y en a même beaucoup. S’il n’y avait pas de mariages on serait parfois bien en peine. Il y a mariage, il y a fréquentation,, il y a souvent association, il y a cohabitation et c’est de la haine la plus pure, sans la moindre paille, trempée à l’eau de source, affûtée et tranchante comme un rasoir. Alors, me direz-vous? Alors, les coups partent de très loin, mettent très longtemps à arriver et à travers des quantités de personnes interposées. Quand le coup s’abat, on jurerait que Dieu seul a touché à la hache. Il ne faut pas être bête du tout pour s’amuser à ce petit jeu. D’autant que le copain parcourt les mêmes chemins en sens inverse et vous réserve des chiens de sa chienne. C’est une haute civilisation.

Ce n’est pas ici qu’on se pendouillera des revolvers sur les cuisses et qu’on fera son beurre derrière une vitesse de tir supérieure à celle des adversaires. Non, on a plutôt l’air endormi, on tourne sept fois la langue dans la bouche, mais, finalement le mot qu’on prononce fait balle pour toute une famille, quelquefois pour toute une génération.Ce mot, on est allé le prononcer à des dizaines, parfois à des centaines de kilomètres, dans des officines, chez des margoulins, des hommes de loi, des hommes d’affaires,des conseillers généraux, des députés, des sénateurs, des contrôleurs des contributions directes, des droits réunis, tout ce qui a une once de pouvoir, tout ce qui fait glu, piège à renard, collets en fil de fer, chausse-trappe, tout ce qui dispose de bureau, encre, porte-plume, papier timbré, sommation sans frais et avec frais, tout ce qui force à voyages, dépens, promenades dans d’interminables couloirs, insomnies, énervements. On se sert de la fille aînée, de la cadette, de la femme, du parti, de la religion (ou plus exactement de l’Eglise). Depuis le temps qu’on joue ce jeu, tout l’appareil politique, financier, administratif, judiciaire, notarial, pénitencier et pieds humides du département et des départements voisins est sensibilisé à l’extrême; il se met en branle et il claque des crocs pour un mot, une conjonction, une simple virgule, parfois un silence. Il dévore les champs, les jas(*), les métairies, les troupeaux, les basses-cours, les armoires, les coffres, et même les gens (quand le tour est bien réussi).

Extrait du roman: « Ennemonde et autres caractères », de Jean Giono édition NRF Gallimard 1968. »

(*) grandes bergeries, en Provence.

3 commentaires sur “Giono: de la Haute Provence à la Basse Province.

  1. C’est un bel extrait. Je ne connaissais pas ce bouquin de Giono, que j’ai peu lu pour le moment. Je vais l’ajouter à la pile qui risque fort bien de ressembler à la tour de Pise.
    Bonne journée à toi

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    • Je te conseille « un de Baumugnes » et « le grand troupeau » ainsi qu’un petit bouquin récemment paru « l’homme qui plantait des arbres ». L’avantage de la tour de Pise, c’est qu’étant un chef d’œuvre de l’Art ROMAN, il n’y a aucun risque pour qui y ajoute quelques livres…

      Aimé par 1 personne

      • Je commencerai par le petit bouquin . Quant à ton commentaire à propos de la tour de Pise, tu m’as bien fait marré. Alors, un grand merci parce que ça, ça n’a pas de prix. 😊

        Aimé par 1 personne

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