Laure, Marcellino, le bon roi Henri…(et moi)

« -Tu sais que ça ne va pas du tout, ça? » s’exclama Laure, lunettes en demi-lune glissées sur le bout du nez, tenant dans sa main gauche un papier qui semblait en dire long (comme son nez, justement).

Marcellino la regarda. Il n’était pas étonné, visiblement, par sa réaction, mais prit son air de chien battu, comme d’habitude, sachant qu’ainsi il parviendrait à amadouer la colère de sa jolie compagne. Le résultat fut immédiat: Laure lui tourna le dos et regagna la salle de bain dans le bruissement de son peignoir, laissant au passage une senteur opiacée qui ravit les narines de Marcellino. Il reprit le morceau de papier dont le vol s’était terminé dans le cendrier sous forme d’une montgolfière froissée par le colérique Eole lui-même, n’eut aucune envie de lui rendre sa forme originelle, tant il connaissait par cœur le texte contenu dont maintenant il avait honte.

Le problème étant de savoir si on peut faire partager la honte de Marcellino aux lecteurs demeure une énigme dans la cervelle étriquée du narrateur, qui se pose ainsi en lampiste et risque fort d’en prendre pour son grade. La réponse est donc: oui. A condition de n’en offrir qu’un résumé, avec l’assentiment moral de l’auteur, qui est, pour l’instant, assoupi dans son canapé.

Titre: « Retrouvons la tête d’Henri IV »

« Dans moins d’un an maintenant nous fêterons le quatre centième anniversaire de l’assassinat d’Henri IV (le 14 mai 1610, rue de la ferronnerie, à Paris).

Mais le roi a perdu la tête, ou, plutôt, nous avons perdu la tête du roi. Notre devoir est donc de la retrouver, pour fêter dignement l’événement qui se prépare. Je lance ici un appel solennel à toutes les bonnes volontés pour ce faire, à tous les rats de bibliothèque, de l’Opéra, aux duchesses et autres séduisantes égéries du monde nobiliaire, aux secrétaires d’états seconds, aux poules, avec et sans dents, aux historiens du zinc, aux géographes siestant sur leurs méridiennes, aux chevaux blancs, aux Edith de Nantes, aux Hugues de Naux, au peuple enfin, par qui tout arrive mais souvent trop tard! »

Le lecteur comprendra la gêne de Marcellino, dont la grandiloquence de pacotille est accablante. Il admettra la colère de Laure, qui a beau aimer son compagnon, mais pas au point de lui passer ce genre d’incartade. Mais il (le lecteur) ne verra aucun inconvénient à ce que le narrateur, pour rattraper le coup, lui fasse un descriptif complet de Laure, du bas vers le haut, intégrant rotondités et courbes mathématiquement célestes, adrets solaires et ubacs ombrageux, friselis s’évaporant sur les épaules du vent, ventre rebondissant sur la plage vacancière des hanches, bref une représentation avec tout le décorum nécessaire à faire perdre la tête à un roi, fût-il de France ou de Navarre.

« -Tu sais que ça ne va pas du tout, ça? » s’exclama Marcellino en me regardant droit dans les yeux, furax. Ma carrière de narrateur s’arrêta là.

J’engouffrai le papier dans ma poche, et m’enfuis comme un Ravaillac sous la vindicte populaire, écartelé par la honte.

AK Pô

21 08 09

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