le trappeur attrapé

J’ai marché trois jours avant d’enfin apercevoir la cabane en rondins qu’un vieux trappeur m’avait indiquée contre un gorgeon de mauvais Bourbon. La masure était censée se trouver à huit heures de marche, en se dirigeant plein ouest. Mais je me suis perdu à maintes reprises dans les bois, sans parler des détours obligés de la rivière où je ne trouvais aucun guet. Ni de quelques ours et autres pumas, rennes, loups et carnassiers divers dont on n’entend jamais parler dans les métropoles.

Je suis arrivé à la tombée du jour. Les premiers flocons commençaient à voltiger dans l’air frisquet mais pas encore glacial. L’habitacle était sommaire, mais suffisamment ample pour y loger mon cheval Floch et mon chien Fred. Car, dans ces contrées, l’homme sait que quand le blizzard se déclenche, personne, ni homme ni animal ne survivra dehors, à moins qu’il ne soit sauvage et rompu à un tel climat. Ce n’était pas notre cas, si j’inclus mes compagnons de route, Floch et Fred. La pièce, unique mais assez grande était simplement meublée : une table aux planches sciées de long, dont les arêtes s’étaient lissées et arrondies avec les multiples coudes et avant-bras des aventuriers qui s’y étaient assis, deux bancs de bois brut tenant encore par magie, les clous à moitié déchaussés de leurs orifices originels, un vieux poêle à bois et quelques casseroles, cinq gamelles sales (l’Eté avait été sec et le ruisseau tari), des gobelets, des allumettes et un long cordon d’amadou avec deux briquets, quelques fourchettes en fer blanc dont les dents partaient dans tous les sens. Mais ça me convenait.

A l’extérieur, une gouttière rustique avait permis le remplissage d’une grande bassine d’eau suffisante pour attendre la neige, dont la chute s’intensifiait. Contre le mur ouest un stère de bois abrité sous une bâche usée mais encore efficace. Deux gros ballots d’herbe pour nourrir le cheval, et des outils indispensables pour passer l’hiver : une hache, une pelle à neige, une scie, des bougies pour farter la lame rouillée de la scie et s’éclairer. La lampe à pétrole, quant à elle, était vide. Je devrais vivre au rythme des jours, courts, et des nuits, longues. Il n’y avait pas une minute à perdre ; le soleil passait derrière sapins et bouleaux et la nuit remplissait le paysage d’ombres. Je défis rapidement mon barda, dessellai le cheval et attachai la bride autour d’une poutre maîtresse. Fred me suivit pour aller chercher un gros monceau de branches pour allumer le feu, que je débitai près du fourneau avec ma machette. Tout cela se fit très vite. Dix minutes plus tard, alors que j’allais puiser de l’eau dans la bassine extérieure, quinze centimètres de neige jonchaient déjà le sol. Mais tout était calé. Il ne restait qu’à cuisiner ce que j’avais en provisions : des féculents, de la graisse, deux lapins abattus et dépecés en suivant durant l’après-midi, du sucre, du café, pas mal de sel et des pâtes. Quelques boîtes de conserve, pour survivre en dernier lieu, fêter la fin accompagné de deux flacons de Bourbon, pour soigner la solitude ou panser les blessures.

Le fourneau fonctionnait magnifiquement et réchauffait le repas et la pièce entière. Mes compagnons ne regimbaient pas. Floch avait son picotin et Fred quelques reliquats de lapin et un reste de haricots. Le grabat où je m’allongeai ensuite n’avait rien d’attrayant, mais le sommeil dans lequel je plongeai portait en lui tous mes rêves d’enfant, pendant qu’en silence la neige blanchissait la nuit profonde.

Soudain mon portable s’est mis à vibrer. Ma compagne m’a poussé du coude : « debout, fainéant ! ».

Adieu ! Adieu toundra, bush, forêts, salut Floch et Fred, et toi, femme polaire que quelques minutes de sommeil avaient évacuée de ma conscience. Adieu Thoreau, adieu London, merde, j’étais si bien parti et une putain de technologie plus agressive qu’un ours affamé me sort du rêve le plus lointain. Au pied du lit, bien réels, les deux flacons de Bourbon. Qu’est-ce que j’ai foutu de ma vie ? Ma gueule est-elle l’écorce de ce bois dont on brise les rêves ? Gina me secoue pour la deuxième fois : « debout ! Tu vas rater le train et tu manqueras le RER, le bus 13 et tu sais bien que ton patron n’en peut plus, t’sais t’sais t’sais ? » Puis elle se retourne dans le lit, tirant à elle la couverture encore chaude telle une squaw accrochée à sa peau de bison plus qu’à son indien brûlé par l’eau de feu. Et dire que la nuit dernière j’ai rêvé d’Afrique, de savanes et de danses, de jungle sur les hauts plateaux d’Ethiopie, vêtu de nudité comme un indigène, maquillé comme une tribu des monts de la Lune, et qu’au final j’ai été réveillé par la mouche tsé tsé tsé il faut te lever etc… Je foulais la terre rouge de mes pieds nus, autour de moi les femmes, seins à l’air, portant pour certaines dans leur dos de jeunes enfants emmaillotés de misère, psalmodiaient sous le regard sourcilleux des hommes et le rythme implacable des tam-tams, et me voici dans la salle de bain à me brosser les dents, sous la douche à me débarrasser de ces espaces oniriques et fuir ensuite, sans perte de temps, vers la vraie vie, cara al sol y cuerpo en la arena, chien andalou ou cheval de batailles perdues, aller bosser et finir vieux chameau assoiffé de fantasmes voyageurs.

Je marcherai quarante ans avant d’enfin apercevoir la cabane en rondins, la table de planches sciées de long, les deux bancs rustiques où poser mes fesses, le vieux poêle à bois, les casseroles, le grabat. Je ne rêverai plus : j’aurai gagné ma vie. Personne ne me retrouvera ici, mais j’aurai écrasé la mouche tsé tsé tsé et braqué la banque où je travaillais . Non, on ne retrouvera que les os de Floch dont je me serai nourri, alors que Fred aura rejoint Buck, suivant à son tour l’appel de la forêt.

Durant des jours et des nuits, la neige tombera, effaçant mes traces. Puis quelques saisons plus tard, je reviendrai en ville. Mais ce ne sera plus la ville que j’aurai quittée. Elle ressemblera sans doute à une femme très corpulente qui n’a pas vieilli mais qui, tout comme moi, sentira mauvais.

AK

21 01 19

3 commentaires sur “le trappeur attrapé

  1. Un réveil brutal mais bon, la réalité l’est souvent aussi. En tout cas, cela donne envie de faire une petite retraite au bout du monde juste un peu à la façon de Sylvain Tesson.

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    • A la façon de Sylvain Tesson, d’accord, à condition qu’il ne brise pas les deux fiasques de Bourbon!
      Par ailleurs, « Le petit traité sur l’immensité du monde » est un excellent bouquin.(Entre autres)
      Mais il y a aussi Jorn Riel et ses racontars, très bon ! en plus les pages sont comestibles, elles sont imprimées sur du papier rose saumon (chez Gaïa éditions).

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