Mado, Edouardo, et Jean Paulo

En la voyant ainsi penchée sur la rambarde du balcon, son esprit ne fit qu’un tour. Cet arrière-train généreux attisa ses plus instinctifs désirs. Mais il n’osa pas franchir le cap, et un pincement de fesse suffit à faire sauter de surprise Mado, qui achevait de hurler au gamin de la voisine la liste de commissions qu’il devait faire avant midi. Le gosse était grassouillet et, vu d’en haut, ressemblait à un potiron qu’un dieu polisson aurait orné d’ailes en forme de bras de limace. C’était le genre de gosse commis d’office pour toutes les corvées que les petits vieux de l’immeuble ne pouvaient faire eux-mêmes. Ainsi entendait-on souvent dans la cour ou la rue Edouardo, Edouardo! pense au pain, deux baguettes, et le journal, et le reste ne traîne pas en route et tu me rendras la monnaie petit voleur etc.

Le pince-fesses, c’était Jean Paulo. Un maçon du côté d’Escout qui avait découvert, un matin, avec ses collègues, que son patron était parti avec tout le matériel de l’entreprise, machine à café incluse, y compris son propre matériel à lui. Or un bon ouvrier ne travaille bien qu’avec ses outils personnels. Et de cette affaire navrante Jean Paulo ne s’en était pas remis. Mado l’avait bien consolé, mais quelque chose était cassé que rien ne semblait pouvoir réparer. Pourtant, quand elle se présenta de dos, accoudée à la rambarde, que ses mots s’en échappaient en dansant. Son attitude fit réfléchir Edouardo sur le pourcentage qu’il prendrait sur le montant des courses. Au même instant un déclic traversa l’esprit libidineux de Jean Paulo. Il faisait beau, splendide. Un souffle d’air balayait le linge étendu aux fils du balcon, et les odeurs de lessive en ce samedi matin parcouraient les coursives avec insouciance. Et la gifle de Mado lui parut douce comme une caresse sur sa peau de chien quinquagénaire.

C’est alors qu’il se rendit compte que l’idée de vengeance vis-à-vis de ce patron ingrat, malhonnête et, disons-le, dégueulasse, l’avait soudainement quitté. Ce genre de gars pourrait toujours faire toutes les entourloupes qu’il voudrait, sa conscience le poursuivrait jusque dans la tombe. Il y était peut-être déjà. Mais lui, Jean Paulo, avait en face de lui une femme gironde, aimante et dévouée, d’un caractère méditerranéen qui ne laissait rien au hasard, mais tout aux fruits de la passion: ses seins ronds comme deux pastèques, ses yeux en amande, l’oranger des pommettes et le purpurin des lèvres au goût de framboise, le parfum de myrrhe et le timbre magyar de sa voix, sans parler de cette souplesse dans le corps et la manière exquise de vous balancer une tarte quand l’humeur était mauvaise, ce qui arrivait de temps en temps, notamment quand Edouardo ne rapportait pas l’intégralité des courses ou margeait trop largement la monnaie qui lui était due. Rondouillard mais aigrefin.

Revigoré par cet éclair de lucidité venue de la main divine de son épouse, Jean Paulo dégringola les escaliers, direction l’hypermarché de bricolage, dans le but de se refaire une caisse à outils toute neuve, neuve comme une nouvelle vie de travail. Il s’approvisionna de tout le matériel basique: truelles, fil à plomb, niveau à bulle, cordex, équerre, sauterelle, scie à grosses dents, auge, seau, taloche, clous divers, marteau, bref tout le saint frusquin. On aurait pu l’appeler d’urgence au paradis pour murer la porte de saint Pierre (à condition que le saint fournisse les moellons), celui-ci en ayant marre d’être sollicité par tous les marlous de la planète, financeurs de morts à crédit, entrepreneurs sans vergogne, têtes couronnées de scandales lubriques, curés pédophiles, affameurs salonards, semeurs de discorde et menteurs invétérés (ceci justifiait bien cela, pauvre saint Pierre). Mais ce fût Pôle Emploi qui l’appela. Le lendemain, il était embauché chez Mac Dou and Co, toutes réparations jardinage toilettage surveillance, création de sites internet maçonnerie plâtrerie papiers peints et filatures devis sur demande livraison de pizzas à domicile chèque resto accepté la maison ne fait pas de crédit et ici Edouardo ne prend que cinq pour cent du montant des courses (mais la maison organisera prochainement une tombola dont le premier prix sera un vélo).

Alors qu’il remplissait la bétonnière à grandes pelletées de sable gris, le souvenir des belles fesses de Mado traversa son esprit. L’envie de faire l’amour prit nettement le pas sur celle de travailler. Il posa sa pelle (une n° 29) et se roula un pétard avec du Golden Virginia. La bouche en cul de poule, il exhala la fumée en faisant des ronds, l’œil dans le vague. Le patron de Mac Dou and Co, qui surveillait ses nouvelles recrues, le surprit et le vira sur le champ. La bétonnière tournait toujours dans le bruit infernal de ses rouages crantés. Un autre ouvrier arriva, qui continua à préparer la mixture. Jean Paulo le connaissait de vue. Un ancien d’une boîte d’Hagetmau, qui fabriquait des chaises. Mais ç’aurait pu être un autre type, tous les chômeurs se ressemblent. Il plia bagage sans mot dire mais en maudissant cette impondérable différence qui existe entre l’amour du travail bien fait et faire l’amour à une femme bien ouvragée.

L’accueil, à son retour chez lui fut, à son grand étonnement, plus chaleureux que prévu. Mado avait également une indiscutable envie de forniquer sauvagement. On discuterait des affaires courantes après. Elle envoya Edouardo à l’hypermarché de bricolage afin de se faire rembourser une partie du matériel neuf acheté récemment par Jean Paulo, ce qui leur ouvrit un bon moment de liberté pour batifoler en paix. Ils firent couiner le lit et rirent d’être si bien ensemble. Puis le bruit cessa, les chuchotements aussi. Les pastèques avaient rendu leur jus, les lèvres framboisines leur goût et le désir ses pâmoisons. L’heure était revenue de vider ses poches pour compter les billes, le résultat étant déjà connu. Avanie et framboise sont les mamelles du destin, Bobby. Lassitude que de remettre sur l’outrage des ans le métier de survivre. Mado s’aperçut qu’une chaussette s’était détachée du fil à linge. Elle la chercha, et découvrit qu’elle était tombée dans la rue. Quelqu’un l’avait posée sur un plot en béton, où elle achevait de sécher. Heureusement pour la ménagère, une seule chaussette à terre ne fait pas un voleur dans la rue; il eût fallu la paire, et encore, non trouée au talon ou à l’extrémité. Les voleurs sont exigeants, de nos jours, autant que les employeurs qui n’embauchent que des non fumeurs pour éviter les pauses.

Jean Paulo fut chargé de la délicate mission d’aller récupérer la chaussette baladeuse. Il fit donc un effort surhumain pour quitter le lit, s’habiller et se chausser. Il but une rasade de café froid et descendit les escaliers à petits pas. Mado avait géolocalisé la chaussette, le plot en béton, et expliqué à son époux qu’il suffisait, s’il ne trouvait pas, de lever le nez et de suivre les indications données depuis son balcon. Bien qu’il eut tout compris, l’idée de voir sa femme par en dessous l’amusa et il franchit le seuil de l’immeuble en levant le nez au ciel, avança suffisamment pour se faire renverser par une camionnette de livraison qui fila sans demander son reste. Étendu sur le macadam, Jean Paulo n’eut que le temps de voir sa femme par en-dessous, arrière train à l’air sous une robe légère, avant de calancher.

Du coup, on oublia la chaussette, et les drames que celle-ci peut engendrer. Passant, si un jour tu en trouves une, tombée on ne sait d’où, emporte la. Le hasard fera bien qu’un jour ou l’autre tu en trouveras une seconde, pour réchauffer tes pieds sur la route du Pôle Emploi.

 AK Pô

02 06 11

3 commentaires sur “Mado, Edouardo, et Jean Paulo

  1. Apparemment, 2011 était une année assez torride si j’en crois ces quelques lignes, entre un patron voleur et une chaussette esseulée.

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