la vie des gens : Octavio

Un tantinet d’exotisme, à fond les manettes…

Octavio, pourquoi n’as-tu rien dit? Tu sais bien que ta mère va s’inquiéter, peut-être même appeler la police, contacter la presse, alerter les médias. Non, Octavio, ce n’est pas sérieux. Tu es jeune, écervelé, beau garçon, tes parents sont riches, qu’est-ce qui n’allait pas dans ta tête pour décider soudain d’agir ainsi, pour prendre le premier autobus venu, traverser la ville, descendre à Winnipeg, marcher trois jours durant puis voler un camion, Octavio; des camions il y en avait plein chez toi, dans ta gigantesque chambre, camions de pompiers hurlants, semi-remorques, grumiers, que sais-je encore, certains aussi vastes que ton petit monde de grand gamin. Bien sûr, ton père, avec ses mauvaises habitudes, te faisait conduire tout gosse la berline en te plaçant sur ses genoux et toi, tenant le volant, tu ne rêvais qu’au moment où tu pourrais accélérer avec tes propres pieds, on le lisait dans tes yeux, ce désir de foncer, foncer droit devant. Mais aujourd’hui, te rends-tu compte, vingt six chiens et chats, deux caribous scotchés aux pare-chocs tu déboules à toute berzingue, tu exploses le portail avec ton gros bahut, tu martèles la porte avec une clé à mollette et, quand j’ouvre, tu m’embrasses, me déshabilles du regard et me caresses avec langueur, Octavio, comment veux-tu que je résiste, comment veux-tu que je puisse même en avoir l’idée, alors que je t’attends depuis cinq jours dans ce cottage vermoulu, en tricotant, en comptant les billets de la Yellow Bank de Denver que nous avons braqué ensemble la semaine dernière et depuis, rien, pas le moindre signe de vie, Octavio, tu saisis mon inquiétude, tu comprends que ta mère n’est pas la seule à se faire du souci, mais qu’elle, contrairement à moi, n’a plus dix sept ans, est pleine aux as, et vit dans l’angoisse des fluctuations du Dow Jones, que le moindre incident peut la conduire en réanimation. Vraiment, Octavio, ne me dis pas qu’un simple coup de fil à donner était un geste impossible, que ta mémoire défaillante ne parvenait pas à recomposer le numéro, ne me dis pas que ce camion c’était l’enfer à conduire et qu’il accaparait toute ton attention, toute ton énergie d’ennemi public. La vie n’est pas un film, Octavio, tu es coriace, écervelé, beau garçon, mais ma patience a des limites, moi aussi j’ai une vie, moi aussi j’ai des envies. Mais… mais non, ne pleure pas, ne pleure pas, Octavinho, je suis là, regarde, en face de toi, frémissante de désir, mais oui, mon chéri, je vais l’appeler, ta mère, va te coucher, je te rejoins.

AK Pô

08 05 09

7 commentaires sur “la vie des gens : Octavio

  1. Jolie l’Excalibur de la photo ! Mais… [… vingt six chiens et chats, deux caribous scotchés aux pare-chocs… ] ça mérite des baffes, non ? Il aurait pu les décoller avant de rentrer, ça fait désordre sur le bahut !

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