Terre, vaste pays

Sans doute sont-ce les hommes qui parlent peu qui avancent à grands pas, ceux que l’on croise sans les voir, qu’on appelle parfois estrangers, qui connaissent le mieux les chemins de traverse, eux que nulle contrainte ne maintient mais que chaque découverte invite à gambiller, à se défaire d’improbables liens, lacets de montagne gravis avant l’aube pour franchir les frontières de la liberté, sans doute.

Mais celui qui cherche, qui cherche son pays sans en passer les cols, sans en culbuter chaque versant auprès de jolies filles, quel chemin suit-il?

D’hommes aux pieds ailés devenus zélateurs, disait Margot, j’en ai aimé jusqu’aux semelles de la honte. Tous m’ont traînée dans d’inutiles combats, muse, égérie, porte-parole, dame patronnesse, vierge aux mille vertus; tous m’ont dotée de trésors ancestraux, diamants de savoir-vivre; puis ils m’ont jetée dans l’auge d’un Savoir, d’une Histoire, et je me suis lavée dans l’eau claire des lavoirs, sous l’œil majestueux de vieilles femmes en noir. J’ai fui par les torrents pour découvrir la mer. Et la mer était grande, pleine de vagues et de bateaux. Disait Margot.

Moi aussi, j’ai cherché mon pays. Parce qu’il était parti, sans moi. Pour connaître son pays, il faut parcourir le monde. Et comme le monde est petit, forcément, mon pays est grand. A l’homme qui le cherche, j’ai dit: regarde devant toi. Où que tu sois, n’hésite pas: frappe à la porte, on t’ouvrira. Mais lui ne me crut pas: si j’entre, ils vont oublier qui je suis, d’où je viens, et me diront que mon pays, pour le trouver, il me suffit de suivre la lisière des bois, le cours des ruisseaux, monter jusqu’au pays des neiges, lever le nez à l’équerre, virer au compas des grues, et loger chez les ours du Vignemale, dans cette grotte qu’Alexander Taylor leur loue depuis des décennies alpines, que mon pays, me diront-ils, c’est dans les étoiles qu’il s’est enfui, sans moi.

Margot, près de moi, a souri. L’homme, a-t-elle dit, fais donc ce qu’il te plaît! Ici la soupe est chaude et parfumée. Des milliers d’estrangers y ont goûté, crois-moi. En y mettant le nez, la bouche et le cœur. Elle est bonne, c’est fait maison. Car ici, vois-tu, ce que tu appelles en ricanant ce logis trois épis, c’est le monde. Et toutes les langues se sont brûlées au contact de mes légumes, du bout de gras et des cuillerées fumantes. Quand descend la chaleur du gosier à l’estomac, un silence règne. Les vaches jouent de la lyre avec leurs cornes, les brebis allaitent et les cochons rigolent béatement. Les paysans regardent les nouvelles dans le ciel du soir, mais toi, quand ils te voient, ils regardent tes pieds quand tu leur parles: ils savent où se dressent les frontières de la liberté, eux qui n’en ont pas, ou si peu. Sans doute.

L’homme qui cherche, qui cherche son pays, a beaucoup d’amis.Il y a autant de clochers que de coqs dressés dessus, c’est vrai. Autant de vérités que d’abandons et de larmes, de palombes que d’hommes aux pieds ailés devenus zélateurs. Et puis le marbre. Celui des champs d’honneur. Des hommes qui avancent à grands pas, venus d’ici et d’ailleurs.

Des hommes qu’on appelle parfois estrangers, des hommes qui, tu le sais bien, ont appris à marcher en suivant les lisières, l’orée des bois et le cours des ruisseaux, le parfum chaud des soupes dans les villages en flamme, dont le pays sentait l’amour, la peau tendre des femmes, dont le cœur battait la chamade. Des femmes, aussi. Autant. Fortes et fières. Bravaches. Béarnaises, si tu veux. Belles avant tout et devant toutes les mers, grandes, pleines de vagues et de bateaux.

Ton pays.

Le nôtre.

Le pays de l’homme qui comprend

Que le monde est petit.

Avec ou sans cols blancs.

Le pays des hommes, des femmes, des enfants des animaux: tous vivants, beaux et généreux.

C’est ainsi.

AK Pô

24 12 10

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