la maïeutique du gros lard

J’ai posé mes mains sur mes seins, les ai caressés de longues minutes avant de descendre mes doigts, un à un sur mon ventre rebondi. Les yeux clos, je suis parti à la recherche de mon nombril, caché au milieu de n’importe qui, d’une humanité dont je faisais partie, à cette différence près que j’étais un homme. Un homme qui avait grossi à un point tel que la poitrine était devenue capable d’enregistrer un soutien-gorge bonnet A dans un magasin pour minettes, mais concernant l’amplitude de mon ventre les vendeuses me demanderaient de m’asseoir pour l’essayage, tout en me demandant si j’avais déjà un prénom en tête à lui donner.

Dans la cabine d’essayage mes doigts ont dérapé et ont palpé mon sexe jusque là indolent et absent de toute stratégie. Je me sentis ridicule. Pourtant, cette poitrine et ce ventre proche de l’explosion étaient devenus mon quotidien, comme un refrain revient quand cuisent les pâtes ou que le râble du lapin accompagne de son fumet la cigarette du cuisinier.

Mon ventre cherchait à taire ce que la terre m’ôtait : enfanter. Pas encore obèse j’avais baisé des freluquets, des belles-mères spacieuses et des putains dispendieuses, dîné dans les restaurants ouvriers soupe, buffet de hors d’œuvres, plat, dessert, café et un quart de vin pour treize euros, remboursables en notes de frais par le patron, qui me connaissait depuis tant d’années qu’il avait oublié que je travaillais pour lui et toute la bande d’abrutis qui m’appelaient Claude en souriant. Un jour, je me souviens, il y avait eu un clash :

– »Alors, Claude, il grossit le petit bidou ? » avait dit Samuel

– »C’est pour quand, Claudine, il remonte ton col, le petit ? »avait renchéri Luc

– »Foutez-moi la paix, bande de petits pédés » avait été ma seule réponse momentanée. Mais ces salauds avaient bien vu que le gosse se développait dans mon bide enflé, le distendu de ma peau ne pouvant falsifier l’attendu accouchement du réel. Plus je niais les faits, plus je passais pour un niais. Or il est bien connu que deux niais réunis ne font qu’un imbécile, sournois de surcroît.

Une voix me parvint alors que je tentais d’enfiler des bas de contention pour habiller mes cuisses épaisses et la lourdeur du sang qui cheminait avec difficulté pour regagner mon cœur, comme il est raconté dans l’éditorial de Torricelli qui paraît tous les lundis dans le journal local. La voix se voulut rassurante :

« -vous allez bien, madame ?

« -oui, merci beaucoup, excusez-moi si je suis un peu lente

« -il n’y a pas de problème, madame, prenez votre temps. »

C’était la première fois qu’on m’appelait  madame et il est vrai que j’en fus flatté.

Dans le miroir de la cabine je pus me contempler de plain pied et je fus étonné de ce compliment que m’offrait la nature, bien que le visage et la partie en deçà des hanches me parut problématique. Une jupe saurait-elle masquer ces défauts ?

Pour les épaules et ce qui se situait au niveau haut de la ceinture, ainsi que les jambes, c’était parfait. Je pouvais modifier la culotte en y plaçant un jeu de coton et en accentuant ma grossesse éphémère par un rebond de graisse venant dominer la situation par une vague molle de chair. Quitte à engager mes deux poignées d’amour pour la circonstance (mais ce ne fut pas nécessaire ce jour-là).

C’est alors que je me rendis compte de m’être mis dans un guêpier. Non pour ce que j’avais enfilé, mais avant tout pour filer sans payer. Or, j’étais dans la cabine, une vendeuse me gardiennant et comme tout homme parturient je ne désirais qu’une chose : m’évader en riant. Je songeai un instant qu’en sortant tout d’un coup en exhibant mon thorax velu la jeunette s’enfuirait en hurlant, semant la panique dans toute la boutique. J’aurais pu aussi, soulevant légèrement le rideau, lui exposer ma jambe velue, que les loups d’Europe sont fiers de plébisciter, et la faire fuir. Mais ç’aurait été combattre avec monsieur Seguin, fabricant de soutien-gorges dans la Drôme et le monde entier. Je n’en étais pas là, du moins pas encore. Malgré les chances que j’avais envisagées pour échapper à mon propre piège je n’en trouvai qu’une digne de ce nom : me fantasmer. Tous les ingrédients étaient réunis, qu’il s’agisse d’excès de clairvoyance d’opinions divergentes et de poings dans la gueule de certitudes imbéciles et de béates croyances, tout était là et déjà dans les bistrots on fêtait mon naufrage :

Et dans la turbulence, les paris des bookmakers et la folie des dirigeants du monde, j’accouchai enfin de

mon Ego .

AK

16 05 19

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