le tigre de Tasmanie a t’il disparu dans un drap de lit?

 Comme chacun sait, les trois grands problèmes qui se posent depuis l’Antiquité sont: la duplication du cube, la trisection de l’angle, et la quadrature du cercle. Seul ce dernier peut être résolu (partiellement). Mais le dimanche uniquement, en faisant la grasse matinée ( mais attention! sans chapeau sur le a). En voici la démonstration, menée par un Tigron en papier.

Dimanche rend les lits si vastes que l’homme peine à en sortir. Donc il s’étire voluptueusement, caresse sa compagne, généralement aussi caussarde que lui -ce jour-là uniquement-, et de son bras libre allume la radio. Là, il apprend que le dernier tigre de Tasmanie s’est éteint, le sept septembre 1936, au zoo d’Hobart, alors que lui venait au monde le même jour, sous un autre septentrion. La vie est ainsi remplie de petits détails qui en modifient le sens. Cette nouvelle l’abasourdit. Il secoue sa Ninou-Ninette et lui fait part de sa découverte.

-« Tu étais trop jeune à l’époque pour savoir, lui répond-t-elle, mais maintenant, tu sais. »

-« Oui. C’est triste, cette coïncidence!

-« Vivre dans l’ignorance évite bien des remords, Thomasino.

-« C’est peut-être ça, ce que l’on nomme le malheur des autres! On en entend parler, mais l’indifférence générale nous mène à l’inconscience. Quand je pense à mon père, qui chassait avec Tartarin de Tarascon le lion de l’Atlas, tous les jours, au bistrot. Et en 1922, pof, ils tuent le dernier lion, au Maroc… Mon père ne s’en est jamais remis. Il avait seize ans alors, et deux ans après ma naissance il tira sa dernière cartouche. Plus de lion, plus de tigre, plus de père! Comment ne pas avoir un passé à charge, avec tout ça! Ninou-Ninette, lève-moi du pied droit, la journée va être rude! »

Ouvrir les fenêtres à la française donnant sur la place n’est jamais chose facile. Thomasino s’y reprend à maintes reprises (pour les fermer aussi); le bois gonflé d’humidité colle les montants aux dormants, l’air frisquet s’immisce sous la traverse de base et les premiers promeneurs prennent tous un air goguenard en le regardant faire. Où sont les fausses fenêtres du foyer de l’Opéra Garnier, ce lieu couru pour des rencontres galantes? Le soleil inonde les façades du coté ouest, les tableaux de la galerie ravivent la lumière matinale, le fleuriste arrose ses plantes derrière la vitrine, le voyagiste fait sa valise, vol direct pour Hobart, Tasmanie, île du sud, Eté austral… Ne râle pas, Thomasino, Nina La Tigresse te mettra un peu de baume au coeur, rien n’est plus exotique qu’une femme amoureuse, et puis, vers dix heures, vous irez admirer les buildings grandioses qui se reflètent dans les vitrines du Palais. C’est un spectacle étonnant, grandiose et magique: La Fayette en est tout retourné dans cette galerie des glaces miroitantes. Marchant, vous déambulerez sur les frontières du possible impossible (celui qui n’est pas français). L’agence Cuisinier vous mitonnera de faux départs, la FNAC de faux avantages, Orange de vrais pépins, les boutiques de fringues des tissus de mensonges et Séphora vous enverra paître en Céphalonie, avec un bouzouki, un bouc et deux chèvres parfumées d’asthme et de phéromones contagieux. Vous traverserez des régions gastronomiques, l’Alsace, le Berry, parcourrez les anti-chambres du Commerce avec ses fausses fenêtres décorées d’avenir régional qui s’ouvrent d’un simple clic, meublerez vos repos de mobilier anglais restauré à Carnaby Street et plein de choses encore puis, sur les margelles des puits de jour du parking souterrain écouterez pétarader les voitures en ré mineur en regardant pousser les baobabs dans la fosse paysagée. Des enfants joueront à la marelle sur les dalles de marbre, tous chaussés de lunettes noires, sous le regard apaisé de leurs parents, de vous-même, bien loin alors du souvenir des tigres de Tasmanie, de Bali, de Java, de la Caspienne, disparus l’un après l’autre, le malheur des uns ne faisant pas le bonheur des autres.

Onze heures sonnera les cloches à Saint Martin, l’ours survivra à son hivernage bourdonneront-elles pour la grand messe, les hirondelles referont le Printemps ( à condition que Lafayette périclite), le gypaète se rasera la barbe, le cercle colombophile sponsorisera TSF pour des actions humanitaires toujours utiles et l’élan (béarnais) broutera ses subsides en se serrant les rennes.

« -Thomasino?

– » Oui, Ninette?

-« Tu crois que les blanchisseuses toulousaines ont une ombre blanche?

– » Quelle question idiote! Comme l’ombre de Ben Laden au-dessus de la Maison Blanche où s’installe Obama?

– » Je ne sais pas pourquoi j’y pense. Peut-être à cause du blanc cassé des extérieurs sur cour de l’Aragon, du blanc sale des tours du Palais des Pyrénées, de la grisaille de nos façades, lessivées comme moi.

-« Tu exagères!

– » Tes voyages m’épuisent, Thomasino. On fait le tour du pâté de maisons avec le sentiment d’avoir parcouru la moitié de la planète. Dimanche dernier, la place était tout à la fois: le désert de Namibie -pas un chat- (tu as même insisté pour que j’achète un chapeau chez Matures vertes et Couvertures), Wall Street -tout ça parce que trois clampins fumaient le cigare d’un air satisfait à la terrasse de l’Europe-, les arbres venaient des tropiques (« arbres des tropiques, à l’air un peu naïf,un peu bête,à grandes feuilles, mes arbres! » -Henri Michaux-) et les bancs des carrières de Carrare. Tu perds la boule, Thomasino!

– » Avec l’âge, Ninou-Ninette, la connaissance devient un lourd fardeau. On dépasse l’ignorance sans le savoir et l’on cumule le Savoir en l’ignorant. On interprète alors le monde pour réaliser qu’il n’est qu’une bulle prête à nous écraser, comme dans la série « Le Prisonnier », une bulle pourtant vide de toute substance. On regarde les gens: ils sont aveugles; les murs: nus; les désirs: absents; et les envies: cataloguées, formatées, obligées. Tu vois, Ninette, celui qui peut se promener dans le quotidien en y découvrant sans cesse des nouveautés, des hasards, de la beauté, de la misère, n’a rien à craindre de sa mort tant qu’il fleurit sa vie. Ce qui m’a fait mal, ce matin, ce qui m’accable au sujet du tigre de Tasmanie, ce n’est pas qu’il mourut le jour de ma naissance, mais qu’il décède dans un zoo. Que des spécimens du lion de l’Atlas se retrouvent dans des parcs zoologiques tels la Tête d’Or à Lyon ou aux Sables d’Olonne, et qu’ils soient eux-mêmes issus de la ménagerie royale de Rabat, au Maroc. Par eux, c’est notre avenir qui s’éteint. Ce sentiment d’enfermement dans l’indifférence générale, c’est peut-être ça le malheur des autres, l’inconscience du plus grand nombre. »

« -Comment veux-tu lutter contre ça, mon pauvre Thomasino? L’ignorance est l’alliée des puissants qui, sans elle, seraient de simples hommes. Ce ne sont pas les croyances qui font les conflits, ce sont les intérêts d’un petit nombre de religieux qui méprisent la foi.

« – Ici, on a des « Tigre » volants, au Sri Lanka des Tigres Tamouls!

« -Mais à Bagdad, coule un Tigre pacifique venu de Mésopotamie , au nord de l’Ethiopie s’étend le Tigré (capitale Mékélé), qui ne fait pas la une des journaux (pour l’instant)!

« -Tiens, en parlant de journaliste, sais-tu lequel a dit, en parlant du tigre: »tout en mâchoire et peu de cervelle. Cela ne me ressemble pas »?

Ninou-Ninette sourit.

« -Ce ne serait pas ce soi-disant pote de John Graham, qu’on voit tous les jours en ouvrant les fenêtres? Un qui a fondé « La Justice », bossé à l »Aurore » et a créé « Le Bloc » (qu’il aurait pu intituler Monobloc, car en étant le seul rédacteur), puis « L’Homme Enchainé »?

-« Je crois que tu as trouvé! C’est lui qui, avec Joffrin et Ranc créa la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.

« – Georges Clémenceau!

« – Gagné!

« – Gagné quoi?

« – Eh bien, comme tu dois savoir aussi que le Georges, à 79 ans, est parti voyager (Egypte, Soudan, Inde, Asie du Sud-Est, Etats Unis), je t’offre le même vagabondage, tous les dimanches ensoleillés, jusqu’à épuisement de mes réserves mentales et physiques, en souvenir du Tigre de Mouilleron-en-Pareds.

« – J’ai toujours rêvé de voir les sources du Nil! Tu vas bien me les dégoter dans le quartier?

« – J’entends déjà les chutes de Ripon cascader près de l’ascenseur du parking souterrain! Un boda-boda (vélo-taxi) avec coquille d’œuf bidouillé par un ougandais de Jinja nous y conduira, mais en attendant, que dirais-tu d’un petit varan farci, pour ce soir? Il paraît qu’il s’en vend, chez Camdeborde.

« – Alors, dépêchons-nous, ça va fermer!

« -Embrasse-moi d’abord, Ninou-Ninette! »

AK Pô

17 01 09

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