la vie des gens : Augustino

Quand Augustino ouvrit la boîte à chaussures et qu’il découvrit les vieilles photos aux bords dentelés, jaunies et rongées par le temps, il songea à sa mère. Non seulement il y songea, mais il eut l’envie immédiate, irrépressible, de l’emmener au bord de la mer. La matriarche était presque centenaire, et il se souvenait à peine de la dernière visite qu’il lui avait rendue, dans cette bâtisse qui sentait le moisi et les rideaux tirés, perdue au fond des terres. Ce qui était sûr, c’est que l’idée n’avait pas pour but le simple plaisir de balader l’ancêtre hors de chez elle, ni l’occasion d’ouvrir les portes du temps sur de diffus souvenirs en sa compagnie, tant le transport dans le temps et l’espace suscitait en lui-même une problématique plus que pénible. Et puis, Augustino n’aimait pas sa mère. Il n’avait d’ailleurs jamais cherché pour quelles raisons. La vie l’avait embarqué très tôt dans d’autres aventures dont sa mère était absente, tout simplement. Alors, d’où lui vint cette idée soudaine, cette obligation spontanée, sinon du seul élément probant qu’il tenait en mains: la boîte cartonnée?

A n’en pas douter, cette boite et son contenu racontaient une histoire. L’histoire de fragments de vies dont il restait le seul témoin, celui dont l’acuité visuelle pouvait encore reconstituer le puzzle, la chronologie. En regardant une à une les photos, la trame d’un récit se composait sous ses yeux, une biographie rédigée au présent de l’instant, comme si son œil écrivait par l’encre de l’image. Dans cet amas de papiers impressionnés surgissaient des bébés, de jeunes mariés, des gosses en short, en aube, des adultes, de jeunes femmes, des militaires, un curé, des oncles et des tantes, des cousins, des perrons, des jardins, des chiens, des chats, quelques grands-parents, et quelques nuits d’orage sur le mont Chauve. Quelques unes étaient en couleurs, fanées, translucides comme des bonheurs enfuis, mais l’on y distinguait encore les joues rosées et les nez rosis, la robe pigeonnante à fleurs bleues, les costumes rayés des hommes se découpant sur le gazon pâle. Celles en noir et blanc révélaient les ambiances, les jalousies des belles sœurs, l’ivresse, la componction, l’hilarité, l’espoir, l’envie et aussi le chagrin. Augustino croisa ainsi son père, photographié de dos, ses frères et sœurs à différentes époques, son chien Kergüt, et tout un lot d’enfants de son âge d’alors, dont la trace s’était perdue depuis sur d’autres sentiers. Certaines images étaient partiellement découpées, celles où sa mère apparaissait et qu’elle découpait, se trouvant peu photogénique. Les seules qui survécurent la représentant disparurent dans des encadrements poussièreux, au fil de déménagements obligés. La guerre avait traversé le temps de ses ravages et Augustino, presque adolescent, en porta les cicatrices indélébiles. Seuls sa mère et lui avaient survécu au massacre.

Quand il eut achevé sa visite dans ce monde périmé, Augustino referma la boite cartonnée, la prit sous le bras et quitta la remise. Il écouta ensuite le brasillement des flammes dans lesquelles les photos se tordaient, faisant naître de plaisants coloris avant de noircir puis de tendre vers un gris cadavérique, caractéristique de la mémoire défunte.

Il était trois heures dans cette après-midi d’octobre quand il aida sa mère à descendre de la voiture. L’océan immense les attendait, déroulant ses vagues comme une nappe pour le pique-nique. Le sable crissait légèrement sous leurs pieds, bien qu’ils ne descendissent pas sur la plage, se contentant de déambuler lentement sur l’esplanade bétonnée, déserte en cet automne. Et dans ce lieu où nulle âme vaquait, où seuls le vent et les vagues enchaînaient leurs complaintes, Augustino se tourna vers sa mère, et la regarda droit dans les yeux. Elle ne vit pas ce regard posé sur elle. Le temps avait rongé la plupart de ses sens, ceux qui rendent la vie si probante, mais elle en conservait deux, l’ouïe et la parole, qu’elle avait jusque là secrètement masqués. Quand elle lui demanda s’il entendait la mer, Augustino ne répondit pas. Ce silence ne la dérangea pas, l’incita même à parler de nouveau. Vois-tu, Augustino, continua-t-elle, tu ne m’aimes pas, et je sais pourquoi, quand toi, tu l’ignores. Tu ne m’aimes pas parce que tu ne me connais pas. Tu m’as toujours regardée comme on regarde enfant une image pieuse, comme on observe la ligne d’horizon en se demandant si, un jour, on ira au-delà, en croyant qu’au-delà est un royaume qui nous attend, magnifique et grandiose. Stupidité, Augustino, que tout cela. Rien ne nous attend, ni personne, ni Dieu ni Diable. Seul de la boite Pandore fait surgir l’oiseau du photographe, Augustino. Et tous les maux de la terre cessent instantanément. Car ils appartiennent au passé. Seule la beauté résiste, égrènant les jours et leur présent renouvelé. Tu vieilliras, Augustino, tu comprendras.

Il tourna son visage vers l’océan profond, le contempla longuement, sans en vérifier la réalité, et y vit les yeux de sa mère, qui le regardait. Alors seulement, il pleura.

AK Pô

18 09 09

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