(chronique d’ici ou d’ailleurs) : la rue de l’Enfant Jésus

Casque de chantier (obligatoire): « il y a partout des rues qui rappellent des villes. Les villes sans rues sont des labyrinthes de buis taillés, des sillons tracés par des bœufs sans charrue. Mais dès qu’une rue cesse de vivre la ville devient désert, et quand grandit le désert l’oubli fait le deuil de leur nom: des rues d’abord, des villes ensuite. »

Il ne faut pas être né rue des Quat’Matins ou posséder le don d’Intemporalité pour s’évaporer rue de l’Enfant Jésus. Pas plus d’oliviers que de vue directe sur Jérusalem, mais bien un suintement de murs, d’immeubles aux fenêtres scellées de moellons étanches, avec, dressée au bout comme un calvaire, une perspective de crucifixion . Non, vraiment, il n’y a qu’une façon d’aimer cette rue, c’est de connaitre Jésus. Jésus Alvarez de Aveiro, le type qui pilote la grue. Nous étions charpentiers, quand je l’ai connu, et ce grand type, blond aux yeux verts, marchait sur les toits comme un chat dans un jeu de mikado. Son parler, quand les pointes ne remplissaient pas sa bouche quand nous lattions de concert, était un curieux sabir, mêlant le Lusitanien, le Gaulois, et le Mozambicain mâtiné d’intonations sud-américaines, tous pays par lesquels il était passé en une quinzaine d’années. Il aimait à dire qu’à Aveiro, où il était né, sur la zone portuaire se dresse un phare qui le fascinait petit, et que de là partit sa vocation pour tout ce qui est travail perché « au-déssou dé autrès, là où l’airr il est frais commé lé parfum d’oune femme! ». Arrivé par une migration volontaire des iles du Cap Vert sur le dos d’une grue cendrée, Jésus avait atterri à Pau dans les années 80, et très vite posé son casse-croûte sur les chantiers de bâtiment qui recrutaient alors sans discrimination de race, de religion, de couleur, de la main d’oeuvre opérant souvent sans échafaudages, sans horaires, ce qui leur donnait l’air d’anges sans ailes agitant leurs truelles tutélaires au-dessus du danger.

Rue de l’Enfant-Jésus, les pupilles de la nation ont parfois de drôles de prénoms. Au numéro deux de cette rue, un des rares immeubles qui la composent, vivait ma sœur, Angèle. Jésus et moi lui rendions visite et souvent je m’amusais de la voir frissonner, disparaître quelques instants dans sa salle d’eau et revenir, légèrement pomponnée. Ses doigts de couturière, blancs et piquetés par les aiguilles, laissaient jaillir des sentiments qu’elle ne savait exprimer par le langage, mais que Jésus, en Vasco de Gama aguerri, interprétait en cartographe avéré sur les paumes des mains et les joues d’Angèle. Leurs discussions ne dépassaient jamais la direction départementale de la jeunesse et des sports,un peu plus loin, dont le service information- documentation est ouvert entre 9h30 et 12h, ce qui laisse le temps aux grands enfants d’aller s’épanouir ailleurs. Angèle il est vrai se passionnait surtout pour le phare d’Aveiro, que Jésus lui décrivait avec moult détails, y ajoutant le kiosque à journaux rutilant, les barques peintes de fresques populaires, les pavés noirs et blancs formant des cercles variés, l’air iodé parfois corrompu par l’industrie alentour. Alors l’angle de la rue Castetnau descendait vers la plage. Elle qui ne pouvait avoir d’enfant regardait Jésus avec des yeux de Vierge franchissant le Rubicon, et l’école Notre-Dame, dont le haut mur masquait le bâtiment repeint, reflétait son immaculée conception de la vie amoureuse.

Puis, tout récemment, débuta ce chantier qui, à la place d’une curieuse maison (délabrée par non-assistance aux bâtisses en détresse) aux boiseries dentelées, finement ouvragées, va voir s’ériger une tour ( ce secteur est le futur Manhattan pautois) dont on dit que de sa cîme on verra Dubaï. C’est là que nous travaillons, Jésus et moi. On casse la graine près des cabanes juchées au-dessus du boulevard Alsace Lorraine. Le soir, pour rentrer, on frôle la rue de ma soeur, qui est morte depuis, on file à Hounau, au foyer des jeunes-vieux travailleurs. Mais le matin, chemin inverse, c’est toujours avec un tremblement que nous regardons l’immeuble des établissements SANTE, froid et gris, tout muré portes, fenêtres, et Jésus me dit : « elle est là, la prisoun de Paou? », mais non, là, ils ont juste enfermé la Santé, pour qu’on garde notre travail, caraïlh!

« Ah oui, jé mé souviens: lé travail, c’est la santé!,non? »

« Va bosser, Homem, ou tu finiras grevista! »

Rue de l’Enfant-Jésus, tous les jésus ont des pupilles d’enfants et des rêves de phares les éclairent la nuit.

AK Pô

21 03 09

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