le séducteur

Le jour où j’ai demandé la main de Yolanda, il pleuvait. Le jour de notre mariage, il pleuvait. Aujourd’hui, il fait beau et je suis veuf. Certains parlent des hasards de la vie, ce sont des imbéciles. Dans mon cas, le hasard n’occupe aucune place, et le temps est ce qu’il est: divers et varié. Comme l’ont été mes aventures amoureuses pendant cette période maritale. Yolanda n’en a jamais rien su, pas plus qu’elle n’a eu de doutes sur le petit verre revigorant que nous étions censés boire chaque soir avant de nous coucher. Un genre de mixture au goût de framboise (Yolanda se serait damnée pour des framboises chantilly), un peu plus gouleyant qu’un coulis, dans lequel entraient quelques additifs chimiques aux noms compliqués précédés de lettres et de chiffres, et d’une poudre incolore et sans saveur de ma fabrication.

Certes, au départ, mes intentions vis à vis de Yolanda étaient pures comme de l’eau de roche. Quand un jeune coq rencontre une vieille poule aux œufs d’or, son parcours est tracé. J’avais vingt cinq ans, elle en portait quarante cinq, toute en grâce; elle avait conservé sa volubilité de jeune fille de très bonne famille et laissait cliqueter ses colliers autour de son cou lifté (c’était sa troisième opération: les seins et les yeux avaient précédé). Quand on connaît un tant soit peu l’anatomie féminine des bourgeoises on s’aperçoit rapidement que le seul endroit où il est excitant de poser un baiser est le cou. Les oreilles servant à s’affûter les dents pour le proche combat.

Notre différence d’âge lui était égale, d’autant qu’il était toujours plus élégant de paraître en public accompagné d’un jeune gourgandin sapé à la mode plutôt qu’avec un vieux banquier clopinant au rythme de ses fluctuations financières. Et, admettons-le, pour ce qui était de la vie privée, un corps svelte et mobile n’était pas du tout déplaisant. Ce qui nous permettait de faire l’amour un peu partout tout en restant à l’aise , y compris dans les positions difficiles de notre devenir commun. Et ce fut effectivement le jour de son anniversaire (un demi siècle tout rond) que notre devenir tourna court. Je m’aperçus alors (nous avions liquidé deux bouteilles de Veuve Clicquot dans un hôtel New yorkais) que je ne supportais plus, mais alors plus du tout, qu’elle m’appelât Bichon en toutes circonstances, cinoches, boutiques, parties de jambes en l’air. Bichon Bichon Bichon, merde! Je m’appelais Rodolphe, un point c’est tout. A la limite, j’aurais supporté Rod, c’est super class aux States, et en Grèce ça évoque le colosse, entre Maroussi et Onassis.

Quelques jours plus tard, sur la Riviera paloise, je rencontrais Ludmilla, une secrétaire qui suivait la même direction que moi, vers Pôle Emploi. Cela peut paraître un peu bizarre à certains (ceux qui parlent des hasards de la vie notamment), mais elle me plut de suite. Et de son côté, m’avoua-t-elle plus tard, elle avait eu un coup de foudre à mon égard. Comme quoi. Soyez étonnés, mais j’étais inscrit au chômage afin de payer moins d’impôts. Yolanda déclarait mon RMI et, à part, ses revenus immobiliers et son patrimoine, surtout constitué d’œuvres d’art (Picasso, Van Dongen, Rubens et Goya principalement, un Cézanne et deux Matisse étant confinés dans un coffre, en Suisse -je l’appris sur l’oreiller-). Ludmilla et moi prîmes l’habitude de nous rencontrer en fin d’après-midi, quand Yolanda allait se divertir dans l’un de ces petits casinos dont la ville regorge. Elle fut la première à me mettre la puce à l’oreille, en me parlant décoctions, plantes sauvages et toxicité de certains produits vendus dans le commerce (c’est-à-dire quasiment tous les produits consommables). Mais ses informations étaient vagues, infondées médicalement. Etant secrétaire (licenciée depuis) dans une entreprise de maçonnerie, ses connaissances pharmaceutiques étaient limitées, méconnaissance compensée par une maniabilité des doigts et du corps qui faisaient bondir le diablotin qu’en ces instants j’étais.

Quand on connaît un tant soit peu l’anatomie féminine des secrétaires on s’aperçoit rapidement que le seul endroit où il est excitant de poser un baiser est le dos. Les ongles étant l’exclusivité des manucures. C’est ainsi que, Yolanda dépensant son temps dans les gondoles, j’en vins à dilapider le mien dans des salons de beauté. Manuella était fraîche comme un jasmin, mais un jasmin qui ne toucherait pas le mur d’une maison. Sa clientèle était composée d’hommes et de femmes de tous âges, dont la plupart, il faut l’admettre, étaient aussi décomposés en entrant qu’en sortant. Pour ma part, je venais de franchir la trentaine, et j’étais prêt à sauter sur tout ce qui bouge. Les produits d’équarrissage qui entraient dans la composition de certaines crèmes cosmétiques me permit d’initialiser la conception de l’additif que je ne tarderai pas de verser dans le verre vespéral de Yolanda. Manuella, dont le prénom véritable était Lucienne, me fit découvrir, au fur et à mesure de nos rendez-vous (j’eus droit à des réductions grâce à une carte de fidélité) toute la gamme de son savoir-faire. Cette gamme en était si vaste que j’en utilisais souvent quelques éléments avec Ludmilla et, plus rarement, avec Yolanda. Ouh, Bichon, où donc as-tu appris cela? Infernal!

D’autres fréquentations, certaines scabreuses, d’autres plaisantes, ne firent aucunement avancer mon projet. De plus, il devenait très compliqué de gérer ces affaires de courants d’airs. Je devins casanier, et à trente trois ans je pris l’excellente résolution de ne plus fréquenter les femmes, qui symboliseraient désormais la croix et la bannière quant à la finalisation de mon projet. Après, je verrais. Je pris donc la mauvaise habitude de lire les journaux. Ce qui devînt très vite un régal. Entre les cancers du bitume, du sein, des colles, de la peinture au plomb, de l’amiante, du Médiator, de la germination de graminées bio, des radiations soulevées lors de la traversée des passages cloutés, de l’air chargé de carbone et d’odeurs de marijuana, mon esprit composa la recette miracle. Ce serait un amalgame tout à fait mortel à court terme mais totalement inoffensif légalement.

Ainsi débutais-je le rituel vespéral avec Yolanda. Deux mois suffirent pour la rendre dépendante. Parfois, quand j’oubliais de nous servir un verre, elle me glissait à l’oreille: c’est un temps à mettre un roumain sur la flèche d’une grue, n’est-ce pas, Bichon? Heureusement pour moi, ma réserve de poudre était dissimulé dans le placard de la cuisine, derrière la boîte en carton de fleur de sel de Noirmoutiers, (où j’allais, tout gosse, passer mes vacances, ce qu’ignorait Yolanda). Planquée derrière, une petite boîte en fer blanc contenant ma poudre magique. D’habitude, je buvais mon verre (un alcool suave) debout, adossé à la fenêtre, le regard tourné vers la chaîne des Pyrénées, couverte de nuages pluvieux. Depuis notre appartement du boulevard (un immeuble récemment construit qui sentait le nouveau riche), finalement, la vue nous tournait le dos. Bichon et Yolanda, jour après jour, baissaient les stores.

Quand on connaît un tant soit peu l’anatomie féminine des amours mortes on s’aperçoit rapidement que le seul endroit où il est excitant de poser un baiser est une corbeille de fleurs. Sans odeur.

 AK 

11 06 11

photo d’illustration : portrait en pied de Van Dongen

2 commentaires sur “le séducteur

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