la chambre noire

Dans la pièce il n’y avait qu’un petit lit, une chaise sur laquelle j’étais assis et une écritoire assez rustique. Un seul tableau au mur, défraîchi. Un lavabo et une cuvette avec son broc, dans un angle, sous lequel on avait glissé le pot d’aisance. Qui peut me dire à présent la chance que j’avais alors ? Ce peu était tellement suffisant pour, les nuits d’hiver, me faire oublier d’où je venais. Il me suffisait de regarder le papier peint et ses motifs un peu étranges pour sortir de ce monde que je venais de quitter, sans doute pour des décennies. Je regardais des murs qui, enfin, me faisaient rêver. Peut-être, dans cette chambre minable, je me devais d’admettre qu’un monde nouveau m’acceptait. La toiture fuyait en gouttelettes mais l’orage était passé, et puis me disais-je, on m’accueille ici avec des larmes de contentement et non de douleurs.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Dans la pièce il y a un petit lit, une chaise sur laquelle je suis assis et une écritoire assez rustique où j’écris mon histoire. Le tableau est tombé du mur, le métro devait rouler plus vite, alors les vibrations… J’ai retrouvé la pointe, et à la place du tableau j’ai pointé mon diplôme au mur. Comme une médaille au revers d’un costume. Cinq ans que j’attends. Je travaille au noir pour survivre, mais je survis, puisque je travaille. Le toit est aussi plein de larmes mais manque d’enthousiasme à mon égard. Ce n’est pas un reproche, tant il me sort de la rue, me cache et me réduit à vivre ici. Qui peut me dire maintenant la chance que j’ai présentement ? Pas un autre que moi, c’est certain.

Dans ces champs de solitude les hommes se prêtent à tout : jeux de hasard, rencontres tarifées, un quart d’heure de mauvais bonheur et autres malédictions liées à leur état de déclassés. Il ne faut rien oublier de ce qu’on a vécu, sinon nous perdrions le suc de nos possibles. Sur le lit étroit, il faut l’avouer, j’ai basculé quelques femmes, évitant les frais d’hôtel de passe.

Dans la pièce, encore et toujours , un peu défoncé il y a le petit lit, une chaise où, assis, des putains m’ont sucé, une écritoire assez rustique sur laquelle je les ai enfourchées, et mon diplôme comme une ombre de moi-même pendue au mur m’ observe, comme si la vie se torchait dans un papier officiel de savoir qui vous étiez et ce que vous êtes devenu , tant de temps après.

AK

070819

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