portable sans issue (insupportable)

Si un jour tu dois t’enfuir, poursuivi par des chiens ou des hommes, laisse en route ton portable. Fais le rouler dans la poussière farineuse pour effacer les traces de la femme qui t’appelle au secours. Que ce long cri audible par le minuscule haut parleur cède sa place aux meutes désemparées. Traverse le fil de l’eau silencieuse et les rivières diaphanes que nul téléphone ne poursuit, que nulle puce dressée à faire l’inventaire de tes sens parcourt. Souffle, brise les pierres qui emportent ton mutisme au-delà des convenances, voltige et danse sur l’horizon de celle qui te voudrait tant auprès d’elle. Sens ton cœur battre sans les vibrations du lithium, vérifie l’homme dans ta course contre le temps, frotte tes rides au vent et à ta sueur brune confond les toiles ourlées du peintre aux voiles du marin. Cours. N’hésite pas.

Si un jour tu dois rentrer, ne préviens pas. Les chiens, plus que les hommes, te sentiront de loin. Sonneries aboyantes, crocs d’ivoires offerts à la rosée, ils japperont. Les hommes, au cimetière, dès avant l’aube creuseront ta fosse. Eux aussi sauront. Ne voulant pas te perdre, ils t’enterreront. Dans une coque en plastique dont leurs souvenirs changeront la couleur au fil des impulsions. Et toi, mutique, au fond des songes fera tourner leurs tables, guéridons revanchards de secrets emportés dans une panne d’électricité. Et tes os seront blancs comme une musique macabre écrite sans partition. Cependant que le cri de la femme respirera encore dans tes oreilles mortes. Poursuivi par les chiens et les hommes, qui feront tout pour capturer ce chant qui n’était à vrai dire qu’un râle, l’expression gutturale d’un plaisir partagé sous un arbre, dans l’herbe, en compagnie d’un type au portable allumé par inadvertance, par esprit de connexion globale et permanente, par ce détail qui fait que soudain le monde vous pourchasse, le monde des maîtres du Faux Monde qui n’aiment pas que les gueux aiment leur fille, promise à un grand avenir, virtuellement sans vertu.

Les chiens et les hommes, à tes trousses, dès lors. Et toi, dans ta fuite, lâche donc ce portable. Comment la retrouver, te demandes-tu, sans taper un texto? Et tu galopes en parfait desesperado poursuivi par une armada de satellites bien pires que la meute et la horde réunies, pauvre garçon! Ne comprends-tu pas qu’ils l’ont déjà trouvée, à deux pas de l’arbre, dans la prairie, et qu’ils se sont jetés sur elle, désormais impure, moins que rien, chiens et hommes l’ont humiliée, violée, laissée à demi-nue, ensanglantée, et l’amour qu’ils n’ont pas obtenu mute en haine à ton encontre, toi, fuyard hors d’haleine qui cherche à contourner la planète pour la rejoindre, écoutant le cri balayer ta course éperdue, qui fut un chant, devient avec le temps un râle, expression douloureuse d’une souffrance inhumaine. Leur épopée se poursuivra, tant qu’un filet de voix émanera de la nasse dans laquelle ils l’ont mise, nue, déchirée, légèrement aphone. Qu’un souffle, une brise légère sorte de ses lèvres bleuies, un son, un simple son, un pet, une émanation, à leurs oreilles tinteront alors les écus, la fortune, les bienfaits de l’humanité, vases communicants des flux financiers, des chiens dodus des dogues menaçants et de ton mutisme en no man’s land dévasté.

Si un jour tu dois mentir, poursuivi par les remords et l’esprit de ces morts qui franchirent le seuil en écoutant les balles traverser le mur, garde sur toi, bien calé dans ta poche, cet instrument. Mais si tu dois aimer une femme, ne jamais renoncer à vivre ton présent, jette le aux flammes. Il n’est que leurre. Que l’heure. Et la tienne a sonnée.

Quand tu l’as embrassée.

par AK Pô

06 05 11

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