le carnet de chevet

Sur ma table de chevet un petit livre de Francis Ponge que mes yeux n’atteignent pas sous la lampe trop faible pour ma vision. Il me faut le rayon de soleil sur le canapé du petit salon pour obtenir la clarté du discours et discerner les lignes et l’encre de la typographie. Hélas, il pleut souvent. Par beau temps, Léo, notre vieille chatte, s’y installe avant moi, tranquille et plongée dans ses rêves. Le temps passe alors auquel je n’appartiens plus. Mais dans ma table de chevet, entre quelques carreaux de chocolat, se cache mon carnet. Il me parle de tout mais ne raconte rien : il oublie la suite mais connaît le début. Comme tous les secrets qui à la fin se divulguent.

J’aime faire la sieste. D’ailleurs, j’ai toujours fait la sieste. Entre midi vingt et treize heures quinze, dans mon véhicule de travail, avalant à la hâte un sandwich délicieux ou pourri. Les autres ouvriers mangeant de leur côté à la gamelle ou dans des restaurants bruyants au prix de 8 à 12 euros. Il faut, pour tenir la route, à certains métiers de s’alimenter en conséquence. D’accord, à pioncer dans la fourgonnette, j’étais privilégié.

Dans ma table de chevet, le carnet tremblote. Il veut que je lui raconte une histoire, une vraie ou une imaginée, il s’en fiche (moi aussi). Cependant, méfiance ! Et ceci est directement adressé aux personnes qui ont ce genre de carnet près de leur lit : si vous n’êtes pas intimes avec eux, ils viendront dans votre sommeil vous infester de cauchemars, de nuits blanches, de souvenirs horribles avec lesquels vous n’avez rien à voir, mais c’est ainsi : les carnets des chevets sont organisés pour déceler vos mensonges et en tirer profit, par devers vous et votre compagne, qui vous tourne le dos à l’heure tendre des amours.

Mais il faut vivre avec son intimité, qui quand elle ne regarde personne, tous la dévisagent et l’exploitent. C’est ainsi que parfois les mots se condamnent aux expressions, c’est ainsi qu’à l’heure de ma sieste ces mots sont venus, pas joyeux :

Quand de la poudre aux yeux naissent les larmes

Il est trop tard ; la saison sera sèche et viendra la famine.

Cela n’était pas l’écriture de mes doigts, le papier était celui du carnet, la table de chevet veillait et mon sommeil soulevait des ronflements plus gigantesques que les vagues de Nazaré (comme si ma compagne y surfait), non cela était étrangement l’écriture d’un écran qui reflétait l’abandon d’une femme dans son miroir, une femme qui se maquille, séduisante, attirante auprès des hommes, qui n’ouvre pas le tiroir de la table de nuit d’une chambre d’hôtel où la bible se planque, il ne faut pas brusquer le client. Dans les intitulés je trouvais trace des manquements de logique qui avaient bâti ma vie, mon sommeil légendaire et ma guerre des nerfs. Ce carnet voulait ma peau, et aussi se venger de l’avoir fait exister. Ses mots vengeurs : « l’invendable : un courant de pensées qui donne de l’air aux (pauvres) diables », ou encore : »j’en ai rempli des Caddies dans les super et hypermarchés qui me disaient « chéri donne moi tes gros billets ». Ou encore celui-ci ; « ce ne sont pas les hommes qui gagneront la guerre, mais bien la Guerre qui gagnera les hommes. »

J’avais beau orner mon sommeil de rêveries, le carnet m’excitait. Mon amie m’offrait dans le mitan du lit ses fesses un peu abandonnées qu’un pauvre diable dans mon genre aurait bien asticotées. La nuit suintait de noir à la Soulages. Alors, m’approchant d’elle, je glissais à son oreille : « tu es ma puce, je suis ton pou. »

La gifle que je pris alors fait cette nuit encore battre mon pouls tel un carnet de santé posé sur une table d’opération !

29 11 2019

AK

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