Ne nous privez pas de ce petit bonheur, monsieur Giono.

Tout le monde chasse au bonheur.

On peut être heureux partout.

Il y a seulement des endroits où il semble qu’on peut l’être plus facilement qu’à d’autres. Cette facilité n’est qu’illusoire : ces endroits soi-disant privilégiés sont généralement beaux, et il est de fait que le bonheur a besoin de beauté, mais il est souvent le produit d’éléments simples. Celui qui n’est pas capable de faire son bonheur avec la simplicité ne réussira que rarement à le faire, et à le faire durable, avec l’extrême beauté. »

On entend souvent dire : « si j’avais ceci, si j’avais cela, je serais heureux », et l’on prend l’habitude de croire que le bonheur réside dans le futur et ne vit qu’en conditions exceptionnelles. Le bonheur habite le présent, et le plus quotidien des présents. Il faut dire : « j’ai ceci, j’ai cela,je suis heureux ». Et même dire : « malgré ceci et malgré cela, je suis heureux. »

Les éléments du bonheur sont simples, et ils sont gratuits, pour l’essentiel. Ceux qui ne sont pas gratuits finissent par donner une telle somme de bonheurs différents qu’au bout du compte ils peuvent être considérés comme gratuits.

La vie moderne passe pour être peu propice au bonheur. Toutes les vies, qu’elles soient anciennes ou modernes, sont également propices au bonheur. Il n’est pas plus difficile de faire son bonheur aujourd’hui qu’il ne l’était sous Henri II, Jules César ou Virgile. La civilisation a même parfois ajouté la liste des éléments du bonheur. Un des moyens de n’être pas heureux, c’est de croire que les éléments premiers étaient seuls capables de donner le bonheur. Si l’on croit par exemple que l’arc roman était seul capable de savoureuses satisfactions esthétiques, on passera sans les voir devant les admirables réalisations architecturales que la technique a suscitées. Dès qu’une architecture s’est résumée dans son utilité, elle est belle et donne du bonheur (les barrages, la construction extraordinaire de Shell-Berre, le jour, puis la nuit, où elle est comme un palais féerique).

Le bonheur est, pour une part, la multiplication des émotions de la curiosité par la culture. Les grands ensembles architecturaux des siècles passés mariaient la pierre et l’églogue. Il est, certes, toujours possible de venir chercher ce qu’ils proposent et de le faire concourir à la chasse de notre bonheur.eut toujours se servir aux mêmes fins de délices métaphysiques (cathédrales de Paris, de Reims, de Chartres, etc, extérieurs, intérieurs, vitraux), mais les centrales, les gares, les raffineries de pétrole sont autant de véhicules modernes pour les nouvelles grandes évasions.

Il n’est pas de condition humaine, pour humble ou misérable qu’elle soit, qui n’ait quotidiennement la proposition du bonheur : pour l’atteindre, rien n’est nécessaire que soi-même. Ni la Rolls, ni le compte en banque, ni Mégève, ni Saint-Tropez ne sont nécessaires. Au lieu de perdre son temps à gagner de l’argent ou telle situation d’où l’on s’imagine qu’on peut atteindre plus aisément les pommes d’or du jardin des Hespérides, il suffit de rester de plain-pied avec les grandes valeurs morales. Il y a un compagnon avec lequel on est tout le temps, c’est soi-même : il faut s’arranger pour que soit un compagnon aimable. Qui se méprise ne sera jamais heureux et, cependant, le mépris lui-même est un élément de bonheur : mépris de ce qui est laid, de ce qui est bas,de ce qui est facile, de ce qui est commun, dont on peut sortir quand on veut à l’aide des sens.

Dès que les sens sont suffisamment aiguisés, ils trouvent partout ce qu’il faut pour découper les minces lamelles destinées au microscope du bonheur. Tout est de grande valeur : une foule, un visage, des visages, une démarche, un port de tête, des mains, une main, la solitude, un arbre, des arbres,, une lumière, la nuit, des escaliers, des corridors,des bruits de pas, des rues désertes, des fleurs, un fleuve, des plaines, l’eau, le ciel, la terre, le feu, la mer, le battement d’un cœur, la pluie, le vent, le soleil, le chant du monde, le froid,, le chaud, boire, manger, dormir, aimer. Haïr est également une source de bonheur, pourvu qu’il ne s’agisse pas d’une haine basse et vulgaire ou méprisable : mais une sainte haine est un brandon de joie. Car le bonheur ne rend pas mou et soumis, comme le croient les impuissants. Il est, au contraire, le constructeur de fortes charpentes, des bonne révolutions, des progrès de l’âme. Le bonheur est la liberté.

(…/…)

Extrait du chapitre « la chasse au bonheur », tiré du roman de Jean Giono ayant le même titre, collection folio Gallimard 1988

Le tout gentiment retranscrit par un homme jusqu’ici plutôt bienheureux (pourvu que ça dure!)

9 commentaires sur “Ne nous privez pas de ce petit bonheur, monsieur Giono.

    • ce n’est en fait que la moitié du chapitre (reste deux pages). Mais c’est déjà une belle réflexion sur notre « mal de vivre ».

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