Schizo scherzo

Combien de types ai-je vu le dos collé au réverbère, un bouquet à la main, attendant une femme à chapeau d’où sortait un lapin, quand la nuit tombait et que le mec sentait sous le froid sa carotte mollir dans son attitude de bonhomme de neige. J’en ai vu de plus flambards, qui priaient la tour Eiffel pour les maintenir en érection sous les liquidambars du quai de Javel.

C’est un de ces soirs que j’ai pris la main de Jules dans le douzième. Un prénom prédestiné. Rue du rendez-vous, au trente six. Il était jeune, moi aussi. Nous n’avions ni l’un ni l’autre cette peau de crapauds dont nous nous réjouissons malgré notre âge d’aujourd’hui, quand j’écris ces lignes, d’encore pouvoir nous aimer en prince et reine, la nuit.

Au sixième sans ascenseur, commissions en poches plastique de chez ED, il grimpait, le salopard, retendait le drap de lit et se couchait en grommelant tu viens chérie ?

J’étais à la fenêtre, à regarder les types qui défilaient heure après heure, leur bouquet de fleurs en main, séduisants, lointains, quelque part exotiques, tous ces pauvres amants à la dérive qui me faisaient chavirer, ou voguer selon leur élégance, et c’est à l’heure tardive que les rêves empruntent que je me livrais à Jules, qui dormait à moitié. J’avais connu en imagination des hommes et cette intranquillité, les ignobles ivresses de Pessoa, les frasques d’Hemingway et de tous ces poètes et écrivains qui avaient eu recours à l’alcool, aux drogues infernales pour écrire, chanter, danser et aimer.

A cette époque, j’avais vingt ans et ignorais tout de l’art de s’abandonner dans les bras d’un homme. Jusqu’à Jules. Jusqu’à cette nuit-la, quand Paris s’habille de silence, tolère le chant des rossignols, et que les trompes d’Eustache s’emplissent de doux cris sans réveiller les voisins de palier, qui ronflent à poings fermés. Jusqu’à l’aube. Jusqu’à ce bruit de pas dans l’escalier, légers mais subtilement réels, jusqu’à me faire comprendre que Jules squattait la chambre et que je serais seule, prise en flagrant délit d’usurpation de domicile, à l’image de tous ces cons qui attendaient l’amour au pied des réverbères, un bouquet de fleurs en main. J’eus envie de hurler, mais le rossignol me demanda de lui céder la place. Il était moche et son chant magnifique dans les serrures. Tous les bouquets au pied du réverbère sans doute lui étaient-ils destinés.

Il y eut en moi un mélange intime de peur et de joie. Les hommes ignorent ces espaces-là. Une femme peut s’abandonner sans passeport pour l’éternité alors qu’un homme écrira sur la chair de la femme aimée la graphie d’une dévotion, d’ un testament qui sera transmis aux officines de paradis multiples et fallacieux.

L’aube naissait à peine. J’étais à moitié dévêtue, le froid glissait sur mon ventre, mes hanches ankylosées et mes seins encore pétris de ses doigts. Je n’avais pas de bagage, et m’enveloppai dans le plaid qui recouvrait le lit. Sur la petite table, une tasse et un fumet de café encore tiède attendait que j’y pose mes lèvres. Un papier, visiblement écrit à la hâte, me renseigna :

« Louise, s’il te plaît, restons-en là pour le moment. Tu es ma vie, je n’en aurai jamais d’autre qu’avec toi, mais il faut que tu saches impérativement une chose : parmi ces types que tu zieutes par la fenêtre, avec leur bouquet à la con, eh bien la plupart se relaient pour me surveiller, ils veulent ma peau, pas celle d’une femme à laquelle ils auraient donné rendez-vous, dans le douzième ou ailleurs. Ces gars vont investir l’immeuble à midi, grimper les marches quatre à quatre jusqu’au sixième étage. Alors, je t’en prie, bois ton café en vitesse et dégage. Je te contacte ce soir, au bistrot où l’on s’est rencontrés, fais vite ! Je t’aime, Louise !  PS : prends le rossignol avec toi, il nous sera utile»

Les hommes sont des êtres bizarres. Une nuit d’amour et le lendemain grosse galère en perspective ! Je n’ai pas trop compris ce qui se passait, ni comment il connaissait l’heure du début de la cavalcade dans les escaliers. Mais dans le feu on ne craint pas l’action. A huit heures tapantes je quittais l’immeuble. La lourde porte en métal fit un clic en s’ouvrant et je sursautai. Un déclic de revolver pointé dans mon dos ? Non, juste une porte cochère. Je notai qu’à cette heure matinale nul amant ne pointait son nez au pied du lampadaire. Le froid de la rue me saisit ; j’enjambais le caniveau dans lequel les employés municipaux faisaient courir l’eau en cascades aléatoires, selon le monticule de déchets, des bouquets de fleurs fanées, des plastiques et des canettes que leurs balais accumulaient tout en les poussant jusqu’à la prochaine bouche d’égout. Je descendis la rue Marsoulan jusqu’au métro, station Picpus. Le rossignol chantait dans mon sac à main . Un soleil glacial furetait dans la rue envahie par les voitures, les scooters et les camionnettes de livraison. Dans le métro, il régnait une tiédeur nourrie de remugles, mélange de sueur, de crasse rincée à la Javel, et de mal de vivre. La foule du matin montait dans les wagons, mais le flux s’était réduit vu l’heure. Je me suis assise. Il me fallait faire le point de la situation, certes pas brillante sous les néons et les affiches publicitaires vantant le monde meilleur, celui qui n’existe plus depuis longtemps dans l’esprit des travailleurs contraints.

Je pensais à Jules, retendant le drap de lit et se couchant en grommelant tu viens chérie ? Avait-il seulement existé ? Et tous ces amants transis au pied du réverbère, qui étaient-ils vraiment ? Que faisait dans mon sac à main ce rossignol, rossignol de mes amours ? Je finis par m’assoupir sur le siège sale. Entre rêve et réalité, tenant à pleines mains mon sac et le plaid que par mégarde j’avais emporté avec moi . Je perdais vraiment les pédales. J’étais dans les vapes quand un type est venu s’asseoir à côté de moi. Beau gosse, jeune comme moi. Il m’a un peu poussé du coude, « ça va ? » m’a-t-il demandé. J’ai hoché la tête à l’horizontale. « ça se voit, a-t-il continué. Je m’appelle Jules, et vous ? « Louise », joli prénom. Vous devriez venir avec moi, j’habite à côté, prendre un petit déjeuner, vous doucher, dormir dans un lit, décompresser. » L’offre était alléchante. J’étais au bout du rouleau. J’ai accepté.

Nous avons remonté les rues du quartier. Il a pris ma main pour me guider, comme un chien d’aveugle. Il parlait peu, mais me précisa qu’il habitait au sixième étage sans ascenseur dans un immeuble assez vétuste mais vu mon état tout se passerait bien. Nous fîmes une halte rapide chez ED puis marchâmes jusqu’à l’immeuble en question. La porte s’ouvrit dans un clic métallique, qui faisait penser à un déclic de revolver quand on enlève le cliquet de sécurité. Il me fit passer devant, galant, et je sentis alors le tuyau froid de l’arme se coller entre mes reins.

« Donne-moi le rossignol que tu as dans ton sac, sale garce ! » me dit-il d’une voix rauque. Je ne compris rien, je tremblais comme une feuille d’automne en plein hiver. Il continua : « Je m’appelle Jules, comme mon salaud de cousin, celui avec qui tu as couché la nuit dernière. Mais lui, je l’ai buté ce matin à l’aube au pied de l’escalier, quand il t’a quitté. Cela faisait des jours que je le surveillais, avec quelques potes qui faisaient le guet près du réverbère. » Soudain, il se mit à rire et continua : « ce connard, il s’est farci une clodo schizophrène pour qu’elle planque l’outil et l’embarque avec elle jusqu’à ce qu’il puisse le récupérer en douceur. Mais j’ai l’œil, l’expérience. Ce rossignol, ma petite Louise, c’est l’orphelin de mon trousseau de passe-partout. Le plus vaillant, l’amant absolu des serrures les plus retorses, sans lui mon métier de cambrioleur est au chômage technique. Alors, aboule, la fête est finie ! »

« -je voudrais bien vous le donner, mais je ne l’ai pas. Je l’ai laissé à un employé municipal qui ne trouvait pas son outil pour ouvrir les bouches à clef qui permettent d’activer le réseau d’eau nécessaire au nettoyage de la rue du Rendez-vous. Je n’y peux rien si je suis généreuse, désolée ! »

« -Vas te faire voir ! Allez, je dégage, reste bien au chaud dans ton plaid, pauvre malade mentale ! » Et il partit en courant, destination inconnue. Mon cœur pulsait violemment dans ma poitrine et j’attendis plusieurs minutes qu’il se calmât. Puis je ne sais pourquoi je me mis à arpenter l’escalier, m’accrochant à la rambarde en bois. Sous mes doigts gourds elle semblait chaude, réconfortante. Arrivée au sixième palier j’entendis la radio d’un voisin annoncer « il est midi, voici les informations ! »

A cet instant, il y eut des pas rapides, comme si l’on montait les marches quatre à quatre. Je n’eus pas le temps de me cacher car déjà deux hommes vêtus de tabliers blancs se précipitaient sur moi, me neutralisaient sans violence. J’entendis l’un dire à voix basse à l’autre : « c’est bien Louise on a du bol ! ». Puis s’adressant à moi : « mademoiselle, vous allez nous suivre. On va vous amener dans un endroit magnifique, avec un grand parc et de magnifiques réverbères. C’est le meilleur hôtel de Paris, un hôtel trois étoiles qui se nomme sainte Anne. Pas de souci, le personnel sera aux petits soins pour vous. »

Alors, je leur ai montré le passe-partout : »je peux l’emporter avec moi ? C’est le rossignol de mes amours… »

10 01 2021

AK

Contrepétons un peu : « les rossignols du caroubier plaisent à ma belle-mère. »

7 commentaires sur “Schizo scherzo

    • Merci de ce commentaire qui m’incite à continuer d’écrire mes petites histoires (tordues). Mais je reviendrai sans doute rue du Rendez-vous, où j’ai vécu, il y a très longtemps, quelques mois et des moments assez « anecdotiquement » étranges…Ah ah, ce sera pour plus tard ! Bon dimanche, Alma del monte Cinto !

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