Je vais t’expliquer…Qu’il n’y a plus rien à comprendre

Je vais t’expliquer. Au début, il n’y a rien, ou presque. Juste une machine à écrire et une mouche qui lèche la vitre en bourdonnant. Alors, ça se met en route. Sans préméditation. La mouche devient soudain l’actualité du monde qui m’environne. Pour que son bruit cesse, j’attaque les touches du clavier avec véhémence. Je rafale des mots, des mots qui me rendent fou quand je les entends, xénophobie, racisme, injustice, crime contre l’humanité, guerre, misère, des mots semblables à cette mouche que je voudrais écraser, mais la tapette est dans la cuisine et j’ai la flemme de me lever, cette même flemme qui me cloue sur mon siège et m’interdit d’aller manifester mon désespoir et ma colère dans la rue, dans la vie, dans les tribunes de la gare ou au sommet de l’Ossau, le sommet fétiche de la ville.

Tu vois, je t’explique. Reconnais que ce n’est pas compliqué. Enfin, bien moins que si je te disais que la mouche contre la vitre est une fée qu’un vilain garnement s’amuse à faire souffrir, alors qu’il lui serait si simple d’ouvrir la fenêtre pour la laisser s’échapper. Mais il préfère entendre son bruit intolérable, car c’est la garantie de son pouvoir sur elle, la garantie de sa force à lui par rapport à son épuisement à elle. Toute l’actualité domptée par son plaisir à régenter, à décider, à frapper quand cela lui sied. Mais tant que le frottement des ailes reste audible, son amusement se perpétue, sa capacité à supporter sa propre ignominie invente une musicalité autre qu’un simple grésillement, fait sourdre à ses oreilles un chant de sirènes policières; la mouche fredonne, la mouche barytonne, qu’il accompagne au rythme de son piano canardant, de sa Remington pétaradante.

Tu vois, je te raconte. Je n’explique plus. La mouche est une fée, le garnement un crapaud. Dans un autre pays, celui où je me trouve encore, avec ma flemme et ma machine à écrire, les vitres sont brisées. Des millions de mouches voltigent et se posent un peu partout, au gré du vent et des remugles que les corps meurtris, déchiquetés, dégagent dans les rues, sur les parapets des immeubles crevassés, libres et assoiffées de sang. Le crapaud les gobe à satiété, devient énorme. Le charnier les nourrit, les attentats les entretiennent. Au son des bombardements , ils font bombance. La mouche est une fée parfaite comme le sont les faits: manipulables à souhait. Reconstruire un pays après l’avoir détruit.

Tu vois, je te raconte. Mais tu doutes, tu veux que je m’explique. Alors, je recommence: au début, il n’y a rien, ou presque. Juste un pays en paix et un(e?) dictateur en puissance qui rédige un discours en léchant bien ses mots. Alors, ça se met en route. Sans concertation. Le pays devient soudain l’actualité que son petit monde entourloupe et façonne. Pour que cesse la rumeur, il attaque les fondements de la démocratie avec fureur. Il rafale des mots, des mots qui rendent craintifs et obséquieux les peuples de ce pays en paix: ordre policier, expulsion, népotisme, lumpen prolétariat, romanichels, identité nationale, outrage à …, mots capables de nier cette volonté humaine qu’il voudrait niveler, mais l’arrogance est dans la cuisine politicienne et il rugit sur cette usine à gaz qu’il voudrait remplir de sa puissance, dès lors que les démocrates dans la rue lui clouent le bec en gazouillant, manifestant leur désespoir et leur colère dans la ville, écoutant les tribuns de la gare et les sommités de l’Ossau.

Tu vois, c’est facile. Il suffit de remplacer des mots par d’autres. Reconnais que ce n’est pas compliqué. Un pays en paix ne se reconstruit pas sur des ruines. Dans d’autres pays, cela se pratique, hélas. Les faits sont moches et les conflits dévastateurs. Et l’effet que produisent ces guerres fait mouche sur l’opinion. Protégeons-nous. De tout et de tous. Refermons nos frontières, armons nos milices, bloquons les accès, élevons des murs de béton jusqu’aux sommets du ciel, barricadons les océans, les mers. La misère puante est un nuage de Tchernobyl, une brume cendreuse islandaise, un feu de toundra.

Juste une machine à écrire et une mouche qui lèche la vitre en bourdonnant.

AK

05 09 10

heureusement il reste le piano à cocktails de Boris Vian pour se remonter le moral

2 commentaires sur “Je vais t’expliquer…Qu’il n’y a plus rien à comprendre

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