mon grand-père Lachaise

Le texte qui suit a été écrit pour faire suite à l’initiative de Mil et Une (http://miletune.over-blog.com/-611?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail), dans le cadre d’une participation interactive à son atelier d’écriture. Qu’elle en soit ici remerciée.

Mon grand-père s’appelait Lachaise, comme beaucoup de gens natifs du Morvan. Il avait passé sa jeunesse à Nevers, puis était descendu à Hagetmau, un bled des Landes où il avait fini par se marier au retour de la guerre, petite ville où il connut une légitime prospérité en fabricant des échasses ; puis, avec l’industrialisation de l’après guerre, il se mit à confectionner des chaises, assemblées manuellement par tenons et mortaises. Il en acquit une certaine réputation, qui se répandit dans toute la région. Tous les bourgeois et les baronnets voulurent des chaises Lachaise, y compris les banquiers qui obligèrent leurs convoyeurs à ne se déplacer qu’en Lachaise à porteur lorsque ceux-ci se rendaient apporter les lettres de commandes acceptées et les traites à payer signées chez leurs patrons.

Mais peu à peu, les Lachaise à bras furent remplacés par les chevaux vapeur et, très vite, les affaires de Roland Lachaise périclitèrent. Le progrès grignota toutes ses ambitions, et il eut beau tenter de lancer une mode de chaise percée en forme de fauteuil Chippendale, il était déjà trop tard, on avait inventé l’eau chaude, la porcelaine et la tirette, bref, les toilettes. Et puis, dans ce petit pays, les bergers n’utilisaient plus d’échasses pour garder les troupeaux, et les gemmeurs n’avaient nul besoin de grimper aux arbres pour récolter la résine des pins. Un malheur n’arrivant jamais seul (il est toujours accompagné par un corbeau en soutane), son épouse décéda. Ils n’avaient pas d’enfant, ce qui à cette époque, faisait dire aux gens du cru que les gosses il avait préféré les faire ailleurs, notamment dans les caravanes des ferrailleurs, des presque gitans qui ne savaient même pas jouer de la guitare ni danser le flamenco. C’est pourtant chez eux, selon des témoins, qu’il apportait des bouts de bois pour allumer le feu et raviver les braises quand l’alcool avait rempli son estomac et sa cervelle. Il racontait alors comment fabriquer les chaises Gainsborough, ou Gainsbourg, il ne se souvenait plus du nom exact.

Comme dans ce milieu personne ne connaissait le tempo, l’art de fabriquer le bâton qui devient jambe de bois, ou faire danser à une chaise la valse à quatre pieds, il créa la chaise musicale comme le buon Diou, du côté de la Haute Lande, invite à la lecture de l’enterrement à Sabres, de Bernard Manciet. Ce qui est plaisant, dans le jeu de la chaise musicale, c’est ce côté érotique qui rappelle une esthétique sulfureuse, loin de l’idée de la chaise percée, dont chacun reconnaîtra ici l’obsolescence, sauf les mamies et papis des EHPAD, qui ne peuvent payer leur déliquescent loyer de survie et la facture d’eau courante. Cependant, Roland Lachaise avait apporté un peu de bonheur chez les vieillards, en dotant ses chaises de roues. Et ce fut une révolution. Qui ne dura pas. Les escaliers des maisons de retraite sont durs pour les roues de bicyclette. Ainsi, plusieurs accidents ayant eu lieu, les Lachaise roulantes furent interdites de circulation. On leur permit, mais pas toujours, de simplement circuler dans les allées du parc, mais uniquement les jours de pluie.

En 1958, la concurrence d’après guerre était féroce. L’avènement du tabouret pointait, les canapés et l’osier des fauteuils qui, plus tard, rendrait une actrice célèbre, commençaient à fleurir dans les boutiques d’ameublement. Le père Lachaise allait mourir de sa belle mort, parmi les gitans ferrailleurs qui faisaient comme d’habitude feux de tout bois, sachant que plus le bois est sec mieux il brûle. Le chef de la tribu proposa un soir à Roland de lui construire une petite fusée, propulsée par des mortiers de feux d’artifice, denrée qui ne manquait pas de panache et que l’on trouvait aisément dans toutes les banlieues françaises. Le vieux fit semblant de réfléchir, puis accepta. Cependant, le décollage ne pouvait se passer dans les Landes, car on aurait de suite découvert qui en avait pris l’initiative. On mit donc dans un fourgon la matériel et le père Lachaise, que l’on conduisit durant des heures dans un bled nommé la Chaise-Dieu, en Haute Loire.

Georges Cziffra y avait créé un festival de musique sacrée en 1966. La flûte de Pan s’avérait donc idéale pour le lancement.

Comme on dit sans renâcler, ce qui est dit est fait. Deux gaillards installent Roland Lachaise sur un siège rembourré mais non remboursé par la sécu, le coincent dans une petite fusée qui sent la résine des Landes et le pet de mouton et hop ! On allume les mortiers d’artifice. La fusée s’envole, haut dans le ciel, on ne la voit presque plus. Soudain, le vent se lève (Roland pète-t-il?), tout le monde applaudit : le siège éjectable a super bien fonctionné, mais le parachute ne descend pas, il semble remonter le Rhône, puis la Saône, le tocsin sonne à Macon, puis le vent change de direction, file vers Meaux, vers Paris, et le vieux gigote et a même l’air de s’amuser comme un petit fou. La pollution tiédit le parachute, l’oxygène des hauteurs commence à manquer, et l’homme descend lentement des hautes sphères se dirige sans pouvoir manœuvrer vers un lieu qui l’aimante, un endroit paisible où enfin son nom restera pour l’éternité. Ainsi se termina l’Histoire du Père Lachaise, en plein cœur de Paris. Mais une chaise immense trône comme un hommage bien mérité à Hagetmau…

09 05 2021

AK

7 commentaires sur “mon grand-père Lachaise

  1. On connait trop peu l’histoire de ce grand homme qui a tant fait pour l’humanité finalement, faut dire qu’il avait un nom prédestiné, imagine un peu ce pauvre Sanchez, ben pour lui c’était foutu d’avance. Savoureuse histoire, bravo 🙂
    (Hagetmau, Sabre tout ça, que de souvenir d’enfance ! )

    Aimé par 1 personne

    • Voilà deux commentaires (toutl’opera et toi) qui donnent envie qu’on me mette joyeusement en terre… au Père Lachaise! (remarque, je préfère Sète son pin parasol et ses vacances éternelles, avec Maëstro (en prime summertime) qui chantera le vent tiède de la Méditerranée…

      Aimé par 2 personnes

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