L’enveloppe est jolie, l’adresse rédigée avec une écriture en pleins et déliés. Pourtant il n’y a pas de lettre à l’intérieur. Pas d’odeur. Pas d’empreinte. Le timbre est italien. La tour de Pise. Mais le cachet est illisible, dommage. Le facteur passe dans la rue, côté impair. Je lui fais signe : « êtes-vous sûr que cette lettre est pour moi ? Nous sommes dix à porter le même nom dans cette rue. » Laconiquement, il me répond : « c’est bien votre numéro, non ? » J’acquiesce.
Il est onze heures du matin et un rai de soleil illumine alentour trottoirs, jardins et murs des maisons. Je m’aperçois alors que l’enveloppe, par transparence, recèle sur ses flancs un billet écrit de la même main que celle de l’adresse extérieure. Il suffit d’ouvrir avec délicatesse l’enveloppe pour ne pas en abîmer le contenu. Une fois retourné dans la cuisinette, je mets une casserole d’eau à bouillir afin de décoller à la vapeur les différents éléments qui constituent l’architecture de l’enveloppe. Je vérifie également que Sidonie, une minette que ma voisine m’a demandé de garder quelques jours, roupille sur la terrasse. Enfin, je déplie le papier moite et le laisse sécher cinq minutes au soleil, sur le rebord de la fenêtre.
L’encre est de bonne qualité, aucune lettre n’a bavé. C’est une encre violette comme celle qu’avaient jadis les écoliers toulousains dans leurs encriers en porcelaine incrustés dans leurs pupitres en bois. Je profite de l’eau chaude pour nettoyer mes lunettes avec un peu de produit vaisselle et dans le même geste mettre des coquillettes à cuire, le temps de lire ce courrier inhabituel. Sidonie adore les coquillettes avec de la couenne de jambon, donc elle me fiche la paix.
J’entame la lecture, après avoir positionné l’origine du message d’entre les plis du papier recroquevillé sur lui-même.
« Mon cher papa,
Tu ne le sais certainement pas, mais je suis ta fille. Tu as connu ma mère pendant la guerre d’Algérie et vous vous êtes aimés plusieurs nuits avant qu’on ne te rapatrie en France suite à tes blessures de guerre. Je ne t’en veux pas. La guerre est plus cruelle que l’amour. Maman avait inscrit ton numéro de matricule dans un petit carnet et c’est ainsi qu’avec le temps j’ai pu retrouver ta trace, et t’écrire aujourd’hui. Sache que je vais avoir cinquante ans, sans mari ni enfant et suis depuis deux mois orpheline de mère. Maman est morte en Italie, suite à une longue maladie que les hôpitaux algériens n’ont pu guérir. Ce fut un moment très difficile de mon existence, mais heureusement j’avais et j’ai toujours de quoi subvenir aux nécessités de la vie grâce à mon métier, qui est, dit-on, un métier d’avenir. Alors, me diras-tu, pourquoi t’écrire et pourquoi ne pas le faire dans une lettre incluse dans une enveloppe, comme c’est en général la norme ?
Au début, j’ai pensé à un jeu, une facétie de gamine qui s’amuse aux devinettes. Mais très vite j’ai admis que t’écrire n’était pas si simple, que chaque mot prenait place sur un échiquier virtuel, qu’échec et mate faisaient partie d’une vie impossible à partager, à réconcilier. Le temps avait fui avec sagacité, les pions tombaient les uns après les autres, tes fières maîtresses étaient réduites en pièces quand les miennes peu à peu grandissaient, en diagonales ou pleines de droiture politi-chienne, cabriolaient encore dans cette partie étrange du cœur et des souffrances. Alors j’aurais pu aisément te haïr, vêtue de tous les cauchemars que tu avais engendrés en nous laissant seules et désespérées. Puis les années on passé. Le sang a séché et d’autres enfants sont nés, beaux, joyeux qui nous ont fait oublier les heures sombres des conflits. J’ai songé que l’enveloppe renferme le cœur des choses, et qu’il est utile de lui offrir son espace de liberté. La lettre s’envole quand l’enveloppe se déchire. Yasmina, ma mère, avait dix sept ans et toi vingt, dans les Aurès. Aujourd’hui, tu as passé la ligne des quatre vingts barreaux et la mort qui t’attend te semble différente que celle du Passé auquel tu ne pouvais échapper. C’est la raison pour laquelle je t’écris. Tu finiras dans l’oubli d’un monde depuis si longtemps déjà absent de la mémoire collective. Je ne serai pas là pour assister à ton enterrement, je vis trop loin des cérémonies. Tu comprendras alors pourquoi il n’y a pas de feuille dans ce courrier : une page blanche suffirait à effacer l’Histoire, et je préfère ce linceul transparent de la mémoire qui n’oublie jamais que l’on meurt toujours seul.
Leila, ta fille
San Gimignano (Toscane)
penitenziario
Quartiere 12
cellule 29-A »
J’ai passé des semaines à relire ce courrier. Ensuite j’ai rafistolé l’enveloppe avec une colle pour enfant, ai placé dedans un acte de décès à mon nom, barré l’adresse et écrit à l’encre rouge adresse inconnue retour à l’envoyeur. Puis je l’ai remise dans une boîte à lettres de la Poste.
16 05 2021
AK


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