Haïti, chérie (épisode 5)

Jour du seigneur

Dimanche, réveillé par les chants évangélistes, j’peux pas m’empêcher de penser à mon pote qui doit s’égosiller sous un 35 °C bien engagé. Comme je crois pas en Dieu, je me dis que c’est le jour parfait pour parler de mon pti seigneur à moi, celui qui fait que je suis en passe d’atteindre mon objectif : pas crever dès la première semaine. Mon Christin, et sa ptite famille. Jusqu’alors je pouvais pas, pas l’électricité et j’ai forcé sur le PC hier soir, petit plaisir comme annoncé. Je m’ouvre un petit bouquin, j’en ai ramené une paye, je sais que ça va être ma principale source de distraction, je me garde un bon Dostoïevski pour la seconde moitié du séjour, bien balaise, je sais qu’il va me tenir en haleine un moment. Bref, pas de courant jusqu’à ce que Christin passe devant ma piaule et me balance un :

«- w’ap vle courant ? », laconique comme d’hab mon Christin.

– Ouais je veux bien »

Le château se met à trembler, je vais pouvoir poser mon cul sur ma chaise et entamer mon petit portrait de famille. Sont 4 mes petits gars, Jasmine la femme du Sauveur, Guy, le petit dernier, et l’aîné, j’ai oublié son nom mais il a une voix d’ange, son nom est tout trouvé. Le petit Guy ç’a pas été facile les premiers jours, flippé comme jamais de voir arriver un blan dans son foyer, dès qu’il m’apercevait il se tirait à toute berzingue. Je comprenais pas au début, puis je me suis acheté un miroir ce matin, j’ai compris. Une semaine que j’avais pas vu ma gueule aussi nettement, tu me diras, ça rend moins con. Se guetter à chaque coin de rue en France ça finit par te rendre accroc, tu finis par te saliver la gueule dans un rétro ou devant une boutique, juste pour avoir l’air cool et fresh, alors qu’on sait que tu pues de la gueule derrière ton masque. Pas se voir pendant une semaine ça a du bon, mais ça fait peur aux gosses. Le Guy a donc mis une petite semaine a m’accepté, il a fini par s’asseoir à côté de moi quand je me coupais les doigts avec un ananas, il se moquerait presque de moi le petit con. Qu’importe, il est bien mignon celui là, je lui balance quelques mots en créole, vas y qu’il m’enchaîne, je finis bouche bée comme un chanteur d’opéra. On va éviter de parler Guy, donne moi une quinzaine et on reprend le fil de cette discussion. Pas folle la guêpe, quand je suis allé m’acheter mon petit miroir et ma lessive, j’ai pensé à lui, des petits biscuits bien sucrés histoire de le rendre accroc le môme, même pas un merci mais t’occupes, il pensera à moi quand il aura la bouche chocolatée. Voix d’ange, lui il est plus discret, pas dans les pattes de sa maman comme le Guy. Je le croise un peu moins, pourtant il a pas peur le petit, il me donne déjà des ordres. Un soir je rentre avec un coca à la main, le Guy me tend la main, je lui refile mon coca tu parles, grand prince et j’suis pas chez moi, faut pas l’oublier. Voix d’Ange qui me fait un regard noir et me fait comprendre de reprendre ma bouteille fissa. Putin, je deviens le tortionnaire du petit Guy, je sais ce que c’est que d’avoir une friandise dans les mains et qu’on te la retire sous le nez, j’ai été au collège comme tout le monde, mon goûter je le bouffais une fois sur deux. Bref, Voix d’Ange son truc c’est les dessins animés, il pourrait passer la journée devant avec le volume sonore au max, pas le choix, dehors c’est la fête de la musique. Il a l’air d’avoir pas mal de copains, il me fend le cœur dès qu’il appelle son père, j’ai jamais entendu une voix pareille. Mes lèvres bougent toute seule dès que je l’entends, il est tellement mignon le furet. J’ai pas encore acheté sa confiance à celui-ci, ça se fera pas avec des goudes ça non. Va falloir que je lui parle un créole pur et que je m’assieds tranquillou sans broncher, il viendra quand il viendra, ça prendra le temps que ça prendra. Il est vif le bonhomme, ses yeux crient l’intelligence, il doit avoir 8 piges on dirait qu’il en a 30, pas pour rien que je file droit quand il me réquisitionne. La Jasmine c’est différent, clairement elle fait tourner le foyer pendant que le Christin est avachi sur son téléphone. Ca fait deux jours qu’elle doit rajouter une assiette supplémentaire, je culpabilise, dès que je vais aux courses je lui demande si elle veut pas un truc, dévouée comme jamais, ça finit toujours dans les poches du petit Guy. T’aurais vu sa tronche quand elle est sortie ce matin et qu’elle m’a vu à genou en train de laver mes draps, drôle de spectacle pour elle. Si elle savait que mes draps puent encore, elle comprendrait que c’était plus une pièce de théâtre qu’un acte maîtrisé. Encore beaucoup de choses à apprendre le colon. Ca m’a coûté la fin de ma flotte en plus, j’espère au moins que les draps seront moins gras. Jasmine, il la surnomme Jass le Chriss, perso je reste mollo sur les surnoms, je fais pas encore partie de la mif comme on dit. Jass quand elle prépare à becter ça prend au bas mot 3 heures, y a deux jours de ça, Chriss me dit qu’il va voir ce qu’il se passe en cuisine, il est 13h, je me dis que le déjeuner est proche, mon ventre me tambourine des signes d’impatience aussi. Dans ces cas là, je me fume une bonne Comme il faut, ça me calme pendant quelques minutes. Bref, il va zieuter la cuisine le chef, il me refile pas d’infos, je me dis que c’est imminent. Je m’ouvre mon Epictète, je le savoure, tellement d’enseignements, je peux pas tout prendre d’un coup, faut que je digère, ça me coupe la faim en quelques sortes. Là je sens Morphée qui veut me faire un coucou, je me dis que je vais pas m’endormir au moment de becter, pas poli. Finalement deux heures se passent et rien, j’aurais dû siester ptin. On finit par manger, un délice, la seule chose que je reconnais c’est le riz, peu importe, ça nourrit et c’est bon.

Pour finir ce modeste torchon, j’enchaîne sur le Chriss. Chef parmi les chefs, il m’a proposé d’aller me baigner à la rivière y a quelques jours. Un 4×4 nous attendait en bas, je rencontre ses potes bad boyz, ça klaxonne à chaque baraque, doivent être importants les bougres. On arrive sur place, une soixantaine de bonhommes en quête de fraîcheur, je finis le cul sur une chaise après avoir nettoyé le gazon. Je comprends que ça marche comme ça ici, les puissants les fesses au frais, les pauvres le cul mouillé. J’ai jamais gravi l’échelle sociale aussi vite. Les heures passent et qu’on le sollicite mon Christin, je finis par lui demander pourquoi tout le monde lui demande des tunes et des services ? C’est que je serai presque jaloux, c’est moi le blanc ici. Il me raconte son histoire le Christin, je pipe un mot sur deux :

– « Mwen pa konprann w’ap tout di, ou palé two vit… Mwen te an Ayiti depi 3 jou »

Il fait mine quelques secondes d’enchaîner sur du français, tu parles ça repart en créole à 200 sur l’autoroute. Je me concentre et je finis par comprendre qu’il en a des responsabilités ici. Peut-être pour ça qu’il a la maison la plus haute du quartier, d’extérieur on appelle ça le Château, si les gens savaient que le bordel est vide, que des portes et des murs, un bon début tu me diras. Des câbles électriques dans tous les sens, reliés à walou. Je comprends qu’il est censé avoir droit à une protection policière puisqu’il est plus ou moins chef des flics… Il a clairement préféré l’autodéfense, il se balade avec un bon calibre, entrevu au dessus de la porte y a de ça deux jours. Hors de portée des gamins tu me diras, j’ai rêvé que le petit Guy me tirait une balle par inadvertance l’autre soir. Finalement je me dis que ça contribue aussi à ma sécurité en quelques sortes… Je me suis assis sur tous les principes humanitaires depuis que je suis arrivé ici, tous les principes de base même. Que ça te balance le plastique où ça peut, je fais semblant avec ma petite poubelle dans ma piaule, je sais qu’elle va finir dans l’océan comme les autres. Faut pas trop se donner des maux de conscience ici, chacun fait comme il peut et c’est déjà très bien. Le Chriss on le surnomme Délégué, son pote Paolo qui pense qu’à baiser plumer on dit ici. Il me sort qu’il a déjà plumé tout ce qui bouge le Délégué, ça me fait sourire. On s’en cogne, le Chriss c’est mon seigneur à moi, plus ça va, plus je sens que je vais lui en tirer des mots de la bouche à celui-là. Cet aprèm c’est finale de l’euro avec les belges, là-bas c’est ventilo en pleine poire toute la nuit, pas besoin de laver les draps mon pote, ça sue que quand ça bouge son derch à la plage. Si j’y vais c’est pas pour le foot non non, j’ai envie de me vider une bonne prestige, deux jours que j’ai rien avalé, j’suis en manque d’alcool l’ancien, en France c’était quotidien. Ici c’est mon petit mitard à moi, je me régule, chaque fois que je bois c’est une pas plus et pas tous les jours, j’ai pas le sous, dès que je l’aurais, je promets pas de garder mes petites résolutions. Toute façon, de la picolle, de la flotte ou du coca, tout finit en larmes sur le caillou. Mais bon, la bière ça rappelle un peu les potes, et ça pour un Dimanche, ça n’a pas de prix. J’ai la bougie qui chauffe tous les dimanches moi, j’sais pas pourquoi, toujours un petit coup dans les cottes… Mais là ça va, le Dimanche c’est comme le Samedi, et le Samedi bah c’est comme le Vendredi, en somme, c’est surtout penser à la France qui me fout le blues du Seigneur.

© (textes) Poussin Laventure

11/07/2021 – 15h

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