Haïti, chérie (épisode 12)

Ô mon Cabri, mon pauvre Cabri

Samedi, le weekend démarre, tu peux te dire que les stiques-mou et leur petit cousin – purs produit du terroir, des sortes de petites mouches, ultra rapides, qui te font des petites piqûres, ça gratte moins mais tu les entends bourdonner, ça t’éreinte, ils le surnomment j’sais plus comment un truc comme l’accueil des touristes – te foutront la paix, tu parles. Sont inchoppables, sauf ce matin, je me fous une claque comme à chaque fois que je sors de la moustiquaire, j’hallucine, j’en ai un dans la main, bien écrasé et bien juteux. Une belle journée s’annonce.

Je descends tout content, je me prépare mon petit feu, ma petite casserole, la roulé etc, bref ma petite routine. J’ai la tech maintenant, fini les coups de fesse, Jass n’a qu’à bien se tenir, je vais finir par la préparer à sa place la bouffe si ça continue. Hier soir j’me suis coulé a minima 5 prestiges, 34,1 CL (va comprendre la logique) à 5,7 degrés, en temps normal ça me décrocherait seulement un sourire et me rendrait plus aimable, mais sous ce tropique, ça te casse mon gars. J’ai fait tout mon possible pour faire les 200 mètres qui séparent mon lit du bar, en prétendant être encore un peu digne. Heureusement qu’on y voit que dal, je me suis pris une bonne pierre et j’ai failli tomber, ça passe pour cette fois, pas de rires gras en fond sonore, j’suis sauf. Je m’attendais à un petit mal de tête au réveil, je suis frais comme un gardon, frais comme un cabri mon gars. Bah ouais, aujourd’hui c’est la fête, je sais pas trop pourquoi mais à 11h le Chriss débarque tout sourire, j’ai mes écouteurs qu’il me fait sursauter le con. J’enlève ça et je fais mine de m’étirer, pas envie qu’il voit que je me chie un peu dessus dans ce château finalement. Ouais mon pote, tout le monde sait que je l’habite, l’autre jour j’oublie ma clé USB chez l’imprimeur de la ville, un vrai business man le bonhomme, ça te rappellerait presque l’occident sa boutique. Qu’il envoie pas un gus me la ramener, direct là à mon bureau, imagine ma gueule quand je vois un complet inconnu qui me tend la main avec ma clé USB et se tire sans un mot… Merde, je peux avoir un peu d’intimité les mecs ?

Bon tu me diras, c’est parti d’une bonne intention, mais j’ai compris qu’il y avait marqué mon adresse sur mon front. Bref, Jésus est là, sourire jusqu’aux oreilles, que je lui demande ce qu’il a, il me parle cabri, il me parle rivière, il me dit de pointer ma sueur dehors, j’amorce le pas. J’arrive dans le cour, putin il me charge cet enculé de cabri, il fout quoi ici lui ? Nouveau coloc ?! On va le bouffer il me dit, je peux pas m’empêcher de penser que c’est peut-être mon destin aussi. Il va chercher un type pour s’en occuper, il veut pas se salir les mains le Chriss, scène biblique, qu’on lui fait une offrande à mon Dieu. Je retourne poser mon cul, je pense à ce cabri attaché là comme un con, il doit s’en douter que ça sent pas bon pour lui, loin d’être crédules ces animaux là. Il revient 30 minutes plus tard, j’entends les cris du cabri, je me doute que son gars sûr est arrivé. Je descends, clope dans la poche, va me falloir des bonnes taffs pour assister à ce spectacle. Mon dépucelage, faut que j’y assiste, faut que je m’intègre et que j’arrête de me voiler la face, j’adore ça moi le cabri. Ptin le mec est comme sorti d’un film de Tarantino, trois couteaux, le front en nage, le regard meurtrier, qu’il la ficèle comme jamais la pauvre bête, les 4 pattes, immobilisée, que ses mamelles qui dépassent, qu’il hurle, il sent la fin arriver, j’ai le palpitant qui s’agite, la mort qui approche, ça me touche. Il les affûte ses armes, je me mets à la place du cabri qui entend ce son annonciateur, ptin qu’est-ce que je fous là moi, planté comme un avocatier, à attendre qu’on le sacrifie. Les lames sont prêtes, il saisit le pauvre type, peut rien faire, attaché comme ça tu peux juste penser une dernière fois à toute cette herbe que tu boufferas plus. Les sons qu’il lâche me transpercent le cœur, j’aime les animaux moi, je suis un occidental, je bouffe pas les chats les mecs je les caresse, je pense à ma ptite zoupette, qu’ils la boufferaient bien ces salauds. L’assassin a la décence de me tourner le dos pour trancher le cou du bestiau, encore plus cool, qu’il lui ferme la bouche pour pas cracher au quartier la richesse du Christin, 3 500 goudes le repas, qu’il y aura des restes. Casserole sous la gorge, rien gaspiller, elle se remplit de sang vitesse grand V ..et de sueur du tueur, je m’avance et je regarde une dernière fois mon destin, je lui fais le regard le plus doux que je peux faire à ce moment là, qu’il sache qu’on l’aime avant qu’il parte. Je me refous à l’arrière du bourreau, je scrute la queue, elle bouge encore, les secondes deviennent des minutes, je sais qu’il comprend ce qui se passe, derniers spasmes, derniers soupirs, d’ici quelques heures, le banquet sera servi à côté de la rivière. Pas de photo non, pas maintenant, presque envie de chialer moi putin.

17/07/2021 – 12h30

©Poussin Laventure

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