Lola et un petit noir

LOLA (1985)

Ce n’est que lorsque les pierres se sont mises à rouler devant mes yeux que j’ai compris que nous nous étions arrêtés de vivre ensemble.

Nous avions tant de fois noyé nos hanches dans d’absurdes ébats, mêlé nos lèvres en paroles absentes et rempli tous les lits de paresse qu’au bout des corps le drap trop tiré ne masquait plus la déchirure. Le partage équitable du temps ne nous reconnaissait plus comme espace commun. Il faudrait désormais lutter chacun pour soi, maudire le territoire des êtres et dominer le devenir de l’âme. Se perdre à part soi, sans amour et sans guide.Reprendre l’éphémère et s’y fondre au présent. Espérer qu’à nouveau des pierres naisse le pleur. Regagner le bonheur.

La vie étant passée, je n »avais que faire de celle des autres. Je partis. Feindre de n’être plus ce que l’on a été, mais suffoquer de se sentir différer de son image, découvrir que nouveau ne rime pas toujours avec beau, ne devoir aux maîtres que des notes de service, emporter dans sa besace tous ces lendemains qui chantent la veille des nuits de long sommeil, s’effriter en odeurs s’intégrer en parfums, savoir n’être qu’un homme.

(Laper le miel et boire l’hydromel sans fondre diabétique.)

Ce fut par un début de soirée que je pris la porte, après que Lola m’eût passablement fait sortir de mes gonds. Elle s’enrhuma la nuit même et faillit périr d’une congestion pulmonaire si l’intervention opportune d’un soutien-gorge n’avait retenu son dernier souffle. J’avais demandé sa main trois ans plus tôt à son père qui me l’avait accordée en si bémol : majeure elle est, mineur je reste déclara-t-il entre deux quintes de toux silicosées. Nous trinquâmes fort tard ce soir-là, et je ne dus mon salut que ce fameux jour où je pris la porte, trois ans plus tard. J’ignore aujourd’hui ce qu’il serait advenu de moi si j’avais perduré dans cette maison.

Je me souviens que ce que je préférais par dessus tout chez Lola, c’était cette façon mutine qu’elle avait pour vous envoyer paître. Elle prenait alors un air si naturel de salope amoureuse que même le chien, un sale cabot noir qui reniflait vos mollets avec insistance, se mettait à japper dans la salle de bain. « Mets Médor dehors ! »disait-elle, il va encore renverser la bouteille de gin avec laquelle tu te laves les dents quand tu es bourré. Je m’accomplissais illico. Et inévitablement j’entendais son rire gras éclabousser mes oreilles : « que tu es donc con, mon Richard ! Dire que depuis deux mois tu te laves les cheveux à la bière, c’est pas mieux ! »Puis elle sifflait son Médor qui, tout trempé, s’ébrouait dans mes jambes puis léchait mes mollets, avant de rejoindre sa maîtresse.

5 11 1985

AK

,…C’est ainsi que j’ai fini comme son père : noir comme du charbon, mais plus ardent  que l’enfer! (09 2021)

6 commentaires sur “Lola et un petit noir

    • Quand je pense que tous ces délires verbaux datent de quarante ans (ou presque), que je suis aussi vieux qu’une route mythique des États-Unis ( Joe Biden ne veut pas en changer le nom, rien que pour ne pas ouvrir les portes de la gloire à un little frenchy), je me dis que quand même ma route est longue et pleine de petites surprises ! (sans compter les petits crobards qu’il faut que je scanne)…Ainsi que mon premier manuscrit envoyé aux éditions Ramsay (« notre ligne éditoriale ne…) et heureusement refusé !!!
      Bonne soirée Maëstro ! 😉

      Aimé par 1 personne

  1. Je ne sais par quelle association d’idées, me revient en mémoire que tu ‘as jamais fini ton histoire de lettre écrite à l’intérieur, le père et sa fille qui sort de prison…

    Aimé par 1 personne

    • Je n’ai pas fini l’histoire mais la première partie est bouclée (oui oui). Pour la seconde, peut-être dans quelques années, faut pas se presser, comme tu sais (en bonne ilienne). Avec tous les dessins et écrits que je viens de récupérer de mon ancienne maison, j’ai un boulot monstre à trier, relire, etc, ce qui complique ma fainéantise presque légendaire !
      Bonne soirée Corsiquette ! 😉

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