Jour d’asphalte (16)

Quatre vingts kilomètres de montagne nous attendent pour rallier cette ville, dernière étape avant Roccalito. Le distributeur de boissons chaudes est pris d’assaut, ainsi que les toilettes. Le vieillard déguisé en aviateur a sauté promptement du car et, avec agilité, trotte et tourne avec vivacité la poignée des WC, en proie à une abominable envie contenue à grand peine. Les autres passagers s’agitent et sautillent ; la fraîcheur de l’air aiguillonne leur peau, la picote de rougeurs indiennes. John relie ses deux mains, les frotte : « merde, quel froid ! D’ici à ce qu’il neige, y a pas loin ! »

La machine à café vomit son contenu louche dans deux gobelets en plastique. Je tends le premier à John. Des gamins gesticulent près de nous. L’un d’eux, un blondinet d’environ huit ans, me tire par la manche :

« – Quand est-ce qu’on arrive ? Demande-t-il. John répond :

« – Pourquoi, tu en as déjà assez de voyager ? Pourtant ça forme la jeunesse, pas vrai Rudolf ?

« – Avec papy et mamy, répond le gosse en désignant du doigt l’aviateur qui émerge des toilettes, c’est mieux quand on est à la maison. Il nous raconte des histoires et nous on mange les gros gâteaux de mamy.

« – Nous y serons bientôt, fiston, si tu restes sage ! » dis-je.

Il s’en va rejoindre les autres gosses, le sourire en coin, sachant pertinemment que sage ou pas, il arrivera à destination, malgré mes paroles stupides. Elles ont au moins le mérite de faire fuir le loupiot. John jette son gobelet dans une poubelle et regagne le bus, après être passé par la caisse où le pompiste, la trogne rougie par le froid, lui montre la facture, dont il s’acquitte en grommelant. Décidément, plus on avance dans les montagnes, plus les prix du gazole grimpent… Je le rejoins, me trouvant par hasard face à Maria Casabianca à qui tout en douceur je tends le bras, afin de l’aider à gravir les trois marches légèrement verglacées du Pullman. Dans un bref remerciement, je devine une certaine harmonie conjuguant sa voix à sa démarche souple. Un « merci » simple, fragile dans sa tessiture charnelle, mezza voce. Elle regagne sa place, et ma chair vibre encore de son écho intime, fragrance palpable, alors que John relance le moteur par quelques coups d’accélérateur. Installé au poste de pilotage, il me susurre :

« – Les italiens ont un mot pour cet état de grâce !

« – Ils en ont au moins deux, rétorquai-je

« – Innamorare !

« – Impazzire ! »

Nous démarrons. Je ne me souviens plus de cette odeur d’essence qui régnait. Peut-être même filons-nous sans avoir réglé la note, semblables à de petits truands, et j’imagine le pompiste nous aspergeant vainement à l’aide de son pistolet distributeur rempli de napalm vietnamien. En fait, il n’y a personne sur l’aire de service, seuls les gobelets en plastique poussés par le vent roulent comme des thunderballs déséspérés. John maintient le cap à petite vitesse. Les premiers lacets apparaissent sur la chaussée dégradée. Cela ferait un bon thème de chanson pour les randonneurs, mais certainement pas pour les pilotes qui survolent les espaces inhabités en aéroplanes, comme le faisait Gilbert Blancq, jusqu’à ce jour où il tira de sa poche une carte de l’IGN représentant logiquement l’endroit où, ayant perdu le contrôle de son appareil, il finit par atterrir en catastrophe. Il maintenait encore fiévreusement son manche à balai entre ses jambes, bien que son bimoteur se soit couché sur le ventre depuis plus d’une demie heure, dans cette immensité plane et herbue. De hautes tiges blondes masquaient la masse métallique du petit coucou, masse fumante et brûlée sous le soleil, exhalant son ultime souffle gris dans le ciel opaque et dégarni d’étoiles. De l’homme sourdait une étrange sueur, fruit d’un choc excessif que ses sens encore démantelés ne réussissaient pas à cerner. Il saignait. Dans le cockpit où il était coincé il jaugea du regard les réserves de carburant susceptibles de le sortir de ce pétrin. Il y en avait juste assez pour faire disparaître les traces identifiables concernant la catégorie et l’origine industrielle d’un tel type d’avion espion.

Le paysage alentour évoquait les caractéristiques d’une certaine prospérité, les tiges blondes ployaient sous un amas d’épis plus que raisonnable, et des arbres de hautes tiges déployaient leur feuillage ombrageux, verdoyant dans le bois limitrophe. Gilbert Blancq fit le point et situa sur la carte d’état major l’endroit exact de sa chute, positionnée entre un latifundium, un ranch et une propriété du Maine et Loire, voire une épicerie végétarienne rachetée par des néo-ruraux dans un trou perdu (ndr) .

« – Eh, monsieur ! Dessine moi un kangourou ! »

Gilbert Blancq se retourna prestement, (ce qui l’aida à sortir du cockpit), cherchant l’origine, la source de cette voix céleste. Il ne vit rien. La voix séraphique remit ça. Et il vit alors, mêlée aux épis, une tête blonde charmante et pouponne : celle d’un enfant.

Surpris, il ne put que dire en hésitant :

« – Un kangourou ? Pourquoi faire mon petit ?

« – Mais pour le mettre dans ma poche, monsieur ! »

Arrivé à ce point de l’histoire, un vieux paysan portant une casquette d’aviateur déboula du bois, suivi d’une horde de gamins nus uniquement vêtus de branches feuillues à l’image des elfes ladvians, les Ozolini et leur demanda s’ils aimaient les cakes ou préféraient le quatre-quart avec de la crème anglaise. Sûr de la réponse, le vieux leur proposa de courir jusqu’à la cuisine de la Mère Grande afin de s’en baffrer, (ndr) la cuisinière, miss Porridge, étant partie au petit coin lire la presse du cœur. Ce qu’immédiatement firent les enfants à têtes de choux, fatigués par les racontars de l’aïeul depuis une demi-heure. Gilbert Blancq vérifia d’un coup d’œil que tous les farfadets étaient partis déguster brioches vendéennes du grand Nord et pains au lait de renne avant de reprendre, face au seul gamin qui n’avait pas bronché :

« – Mais qu’aimes-tu donc chez les kangourous, adorable bambin ? »

« – Ce que j’aime chez eux est ce que je n’y vois pas, monsieur. »

L’enfant ne laissa que peu de répit à l’homme, lui demandant :

« – Pourquoi tenez-vous votre manche à balai avec fébrilité, quand la vie paraît aussi fragile qu’une rose, ou que la flammèche d’un réverbère éteinte et allumée, rallumée et ré-éteinte ?

« – Je ne saurais répondre à une telle question, j’ai si peu voyagé les pieds sur terre, mais dis-moi, toi, si l’important est ce qu’on ne voit pas, pourquoi refuserais-tu de tirer un bon coup avec moi ? »

A ce moment-là un renard sortit du bois. En langage humain il s’adressa à Gilbert Blancq :

« – La loi protège les enfants contre de tels agissements, et il vous faut poser les conditions de vos égarements. Si ce petit enfant vous désirez forniquer, inscrivez en lettres kangourous quel coût donner à vos excès. »

Entre temps, les gamins dans la ferme, après avoir dévoré les épaisses pâtisseries, réinvestirent la pièce où l’aïeul s’était assoupi, plongé dans la torpeur d’un whisky pur malt siroté derrière les verres fumés par l’errance de ses pensées. Chacun demande, s’enquiert de la suite des aventures de l’aviateur sans casquette qui a atterri dans le pré. Alors, le vieux mal réveillé, se racle la gorge, surpris par l’intérêt des gosses pour un tel récit, tout en calmant les plus excités, qui sautent sur la banquette. Il enchaîne :

Gilbert Blancq, incommodé par la présence de l’animal, se crut obligé de répondre :

« – Je voletais gaiement au-dessus des prairies, acheminant courrier du département des Landes jusqu’au-delà des Andes, lorsqu’un vrombissement terrible, venu des ténèbres, vînt troubler mon vol d’aigle ; je chus soudainement, tel Icare exposé au musée Grévin (avant le réchauffement climatique (ndr)) à l’initiative d’un roi de France, et dans la langueur mon bimoteur d’acier se reconvertît illico dans l’élevage des escargots.

AK

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