Frontière.

Elle me tend les bras, non, elle étend le linge

Sur le fil de l’étendoir, sans barbelés ; elle sourit.

Le fil de fer est rustique et je l’observe faire

Ce geste qui nous sépare, le parfum des lessives,

Elle de l’autre côté, moi ici prisonnier,

Séparés l’un comme l’autre par une simple réalité

C’est ainsi .

Dans le jardin ses enfants jouent, il est seize heures,

Le linge dans le vent clair séchera. Comme mes larmes.

Et de ce monde de jour en jour vécu je comprends

L’inaccessible possibilité de vivre libre et heureux

Dans l’autre partie de cet espace que mes yeux voient.

Elle me tendait les bras, l’image de cette femme

Comme je lui aurais donné ma chemise, sais-tu,

Puisque les gens heureux n’en ont plus besoin,

Mais peu à peu la nuit est devenue glaciale

Parfois un soldat, au travers de la clôture

Offrait des cigarettes avec ses doigts gelés.

Les enfants sont rentrés dans la petite maison

Un maigre feu de bois dans l’âtre les réchauffe

Bien plus loin, bien plus loin,

Discutent les sommités, la table est chaque jour dressée

Et vêtus de beau linge, ils négocient et ripaillent,

Des deux côtés du fil de l’étendoir

Instrument à une corde jouant la même musique

Médiator funambule sur les paroles du vent.

Murs et chemins de frise, répression incongrue

Le général Hiver s’installe à la tablée

Les dirigeants le connaissent bien, ils rient :

« S ‘il n’y avait qu’ici que se passent les choses

On n’en parlerait jamais. Alors, mes amis,

Laissons tous ces migrants mourir de froid,

Ainsi on ne pourra pas dire que nous les avons

Assassinés. »

Tous les convives levèrent leur verre

Et je vis dans le soir qui venait que le linge

Sur l’étendoir était encore dégoûtant

Étaient-ce des traces de sang, je ne sais pas.

16 11 2021

AK



6 commentaires sur “Frontière.

  1. NOUS les avons assassinés, sinon, comment expliquer que, même si nous n’y pouvons rien, un malaise persistant noue notre gorge. De Calais à la frontière polonaise, il n’y a qu’un pas. Chez nous, des brutes aveugles, plus loin, un autocrate en délire et un État xénophobe. 447 millions d’habitants ont peur de, disons 5000, désespérés…. Il fallait évoquer la situation et vous l’avez très bien fait.

    Aimé par 2 personnes

  2. Faut pas te fier à moi pour les poèmes, je ne les comprends pas et ils m’intimident, donc ne change rien.
    Pour les bagages, j’emporte rien, j’achète tout sur place et je laisse en partant 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Le Pullman était en panne, mais je pense que John et Rudolf viennent de réparer les avaries. Fais tes bagages, le départ est imminent !
      Quant au poème, tu comprends qu’il traite de ce qui se passe actuellement à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Ou alors, c’est que je suis trop hermétique dans mon récit, (ce qu’il me faudrait alors rectifier !)

      Aimé par 1 personne

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