Belote de poils et autres tricheries

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peinture Esau Andrade peintre naïf http://www.artnet.fr/artistes/esau-andrade/

Quelque chose m’échappe. Je m’approche, mal réveillé,vers la cuisinette et que vois-je, attablés sous la lumière blafarde du lustre défraîchi ? Mes quatre chats qui jouent à la belote. Je me cale en silence dans l’entrebâillement de la porte et les observe. Depuis que les hommes se sont engouffrés dans les jeux vidéos, les manettes et les outre-mondes, les chats et d’autres animaux domestiques ont pris le relais des traditionnels tournois de jeux de société, dont les cartes, qu’ils manient désormais avec dextérité, trichant et feulant belote rebelote et dix de der, capot et autres expressions dérobées depuis des siècles aux petits peuples des bistrots.

Dans le jardin les poules ont installé un grand échiquier qui leur sert d’aire de jeu. Elles font un grand quizz dont les règles sont simples : si la réponse est juste, elles conservent leur grain de maïs, sous le contrôle évident du coq de la Basse Cour, qui juge. Par contre, si la réponse est fausse, de la case un où se situe le premier grain, donc l’enjeu primordial, la poule fautive doit poser sur la deuxième case le double de la première, soit, au tout début, deux grains. Puis quatre huit seize trente deux etc, jusqu’à inonder l’échiquier de grains revenant à la gagnante, ce qui constitue le but du jeu et l’intention formelle du coq, qui fécondera cette jeune pucelle et la déplumera de ses grains, y compris ceux de sa beauté.

La lune s’installe dans le pré et les nains de jardin chevauchent de petits chevaux colorés et parés comme au Palio de Sienne. Cependant, l’un d’entre eux manque à cette fête. C’est l’ascète de Caro, le célèbre nain jaune. Il court de quartier en quartier dans la boîte en bois et personne ne l’attrape, parmi les nains présents. Ah, si vous les voyiez galoper sous leurs casaques, ces nains joyeux et déterminés à affranchir Blanche Neige des studios de Disneyland, ils sont petits mais orgueilleux teigneux comme Ciotti, (ah la rigolade!), dans les jardins de la Présidence ils seront jardiniers, mais pour mettre la table serviteurs du Pouvoir, manchots, une théorie que bien entendu les nains réfutent bien qu’ils ne voient l’univers qu’au ras du gazon de leur vaste ambition.

A de multiples égards l’égarement chemine vers la même question : et l’Homme , dans Tout ça ? Il semblerait que dans des textes anciens des femmes en aient connus. Mais leur souvenir réside surtout dans les parties de cartes géostratégiques auxquelles ils s’adonnaient. Loin de la pelote des chats, du dix de der et du capot, les hommes qui pouvaient parier sur leur survie s’étaient installés dans la plus haute tour du monde de l’on ne savait quel pays, car toutes les riches nations tentaient d’en construire de plus hautes encore, et dans les plus altiers salons qui se puissent ériger ces quelques nababs jouaient au Monopoly pour briller dans le ciel auquel ils pensaient appartenir, mais sans encore l’avoir acheté. Pour autant les langages qui avaient jadis anéanti la construction de la tour de Babel, s’étaient unifiés par la langue anglaise comme langage universel.

Je ne sais ce qu’il m’a pris de me mettre à quatre pattes lorsque j’ai vu rouler une magnifique pelote de laine de moutons shetlandais tombée de la poche de Patapouf, le matou-chat. Il distribuait les cartes quand la boule laineuse aux reflets d’or a roulé au sol. J’ai avancé la main pour la saisir. Mais le félin m’a arrêté net : « mets ta laisse, on va se promener, c’est l’heure de faire ton pipi dans la haie du voisin, Karouge ! Ne traîne pas, j’ai une revanche, voire une belle à gagner après la pause. » Là-dessus, j’entendis sauter un bouchon de vin pétillant issu de ma réserve personnelle, mais il était trop tard : les hommes étaient domestiqués, le temps était venu où le petit pendule de Foucault qui pend entre leurs jambes se balancerait éternellement comme un chien joyeux secoue le temps en battant l’air de sa queue. Je voulus me plaindre, crier, mais j’aboyais. Ma vessie se remplissait d’un liquide inouï et j’enfilai ma laisse à la hâte, tirant dessus pour montrer les limites de mon impatience. Dans le jardin les nains cavalcadaient en riant, Blanche Neige tombait des nues et les poules pondaient des œufs dorés semblables à ceux de Fabergé. Patapouf poussa la porte de la cuisinette et m’envoya paître, me disant que la laisse, je pouvais la tenir moi-même. Ce qui était vrai. J’ai couru au fond du jardin et contre la haie du voisin j’ai reconnu les hommes de l’outre monde, les scaphandriers des cendriers qui naviguent dans les fumeries cosmiques, puis je me suis endormi.

A l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, voyez-vous, une main s’est posée sur mon épaule. C’était l’ascète de Caro, le fugace nain jaune. Il avait posé sur mon échine une douce couverture piquetée d’étoiles, tissée par tous les opprimés victimes des joueurs de Monopoly ; chaque étoile symbolisait la mort d’un dictateur, d’un général, d’un génocidaire, d’un leader religieux, et de toutes les mailles qui les portaient jadis au pouvoir sourdait une douceur inattendue : une douceur animale.

Pourtant, de la cuisinette des bruits montaient, qui alternaient entre le rire et la colère. Les chats ne sont pas de véritables buveurs, mais restent des tricheurs hors pair, des charlatans nés en Enfer, des traîne-rues de Pandémonium que le Diable a autorisés à venir semer la discorde parmi les hommes qui tentèrent d’ériger la tour de Babel. Ce sont des forteresses que les hommes auraient construites si Dieu leur avait consenti un quelconque crédit (à taux réduit), mais queue d’ale, Dieu est radin et les hommes reprennent tout à zéro, chacun de leur côté ils bâtissent des murs aussi fragiles que la haie du voisin, et se croient protégés. Le remue ménage qui régnait dans la cuisinette en fait venait de Pirouette, la minette de Bouboule. Elle venait de lire un bouquin (de ma bibliothèque) intitulé : demain les chiens , un livre de Clifford D. Simak paru en 1955.

C’est alors que m’est venue cette idée, et si cela n’était pas en passe de devenir une réalité ? Mais cette idée me traversa très vite, disons à portée de fusil, quand le voisin, chasseur impénitent, me foudroya de ses cartouches, me prenant pour un sanglier. Mais a-t-on déjà vu un sanglier courir après une pelote de laine dorée pour annihiler l’humanité ? ça viendra, dit Petit Lion, la chérie de Patapouf, ça viendra…

06 01 2022

AK

3 commentaires sur “Belote de poils et autres tricheries

    • En effet, ça en fait plus (des étoiles) que sur le drapeau européen sous l’arc de triomphe (triomphe de la connerie ambiante et des polémiques rongées par les mites et autres mythes d’extrême droite…) J’ai bien aimé le passage du nain teigneux et plein de suffisance de la côte d’Azur, pour ma part !

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