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Délires à lire: les rubriques un peu branques de Chinou

La nuit je m’endormais le crâne plein de bosses ; c’étaient ces putains de rêves qui n’arrivaient pas à sortir de ma cervelle ébouillantée par tant de mirages quotidiens. Seuls par ma bouche les mots que je n’avais pas prononcés en journée s’évacuaient par ce canal. Autant dire que je puais de la gueule et que toutes les femmes me tournaient le dos. Il faut avouer qu’à l’époque j’ignorais tout des femmes ce qui, par la suite, me devînt profitable. Il est pour le moins difficile d’admettre, pour un homme, qu’un corps féminin se transformât en réalité palpable, sensuelle et sans économie d’énergie tant l’électricité que deux corps de chair et d’os générent à leur contact. Mais le chapiteau du crâne, boursouflé bosselé et en constante mobilité imaginative me refusait à tout plaisir charnel.

C’est à peu près à cette époque, nous étions au début de l’hiver, et, si mon souvenir tient encore la route, un jour de semaine. Le facteur a sonné alors que je faisais l’amour avec Liza, vers onze heures du matin. Liza était une de mes bosses favorites, mais elle se présentait rarement, sauf quand le froid givrait les vitres de la cahute dans laquelle j’habitais. Par ailleurs, Nestor, mon chien, ne sortit pas ses crocs, et les trois chats qui ronflaient dans le séjour ne mouftèrent pas plus fort qu’un ronronnement satisfait. Le postier, bien emmitouflé, me présenta un colis, mou comme une huître sortie de sa coquille. Je signai n’importe quoi sur sa tablette et récupérai le paquet.

Je pris une paire de ciseaux pour découper l’emballage et défis quelques strates de plastique avec bulles, que je m’amusai à faire exploser par pression devant les chats endormis. Nestor boulotta les bulles en jappant. Je vérifiais le contenu, l’auscultant sous ses multiples facettes : c’était bien ce que j’avais commandé, livré dans les temps modernes par des moyens qui me passaient par-dessus ce qu’avait connu ma jeunesse, entre la Religion et l’Antéchrist : livraison plus vite que tard, à un encore vivant dont le désir est quasiment mort. Ou assimilé. Je m’étais déjà rêvé crucifié mais la réalité m’avait sauvé, en laissant un clou implanté dans une galerie marchande, me laissant un accès positif : mettre une de mes mains au porte-monnaie en laissant l’autre se lamenter sur la vie-chair.

L’objet, au sortir de son emballage, me sembla avoir un mouvement de recul. Comme si à ma vue il refusait son rôle. Du coup, je le pris dans mes mains et l’embrassais. Il reprit confiance. Je venais de croquer une gousse d’aïl, pour évacuer ma cervelle bouillonnante de ses bosselures érotico-sensorielles qui provoquaient des courants électriques contraires aux centrales marées-motrices rances. L’aïl pue du bec mais quand les oiseaux, les merles en mai, chantent, bon, ok, arrêt de la digression. L’objet se présentait sous la forme d’une mangeoire pour chats obèses, esthétiquement parfaite dans son ovalité. Ce qui avait attiré mon attention est qu’elle était connectée, comme je le suis à l’ordinateur, quand je ferais mieux de râtisser les feuilles mortes du jardin.

Un homme au crâne bosselé par ses fantasmes doit-il râtisser un jardin dans lequel toutes les feuilles qu’il avait écrites dans des carnets avant qu’elles ne tombent ne meurent. Non. Les feuilles, même mortes, continuent d’écrire la Nature et les Hommes. Répandues, mélangées, sous la pluie la neige le pissat des minous, des merles, des nourritures terrestres, des fainéants et des saisons qui passent derrière les vitres de la cahute, de la résidence, du castel, flocons d’hiver et gels mortels, maladies des buis des conifères des cons qui ne veulent rien y faire, eh bien , je l’affirme, cet objet magique peut réduire tous vos problèmes à néant. Ce n’est pas facile d’assumer une telle responsabilité, surtout face à dix mille lecteurs attentifs. Y a-t’il une porte de sortie du côté des toilettes ? Non. Mais tu peux pisser en regardant la baie de Lerwick, dit un écossais en exil aux Shetland.

L’objet prit la parole : «  maintenant, tu la fermes je suis le jouet que tu as commandé. Pause. Maintenant, c’est moi qui commande. Pause. Je vais guérir les bosses des rêves qui ne sortent pas de ta cervelle et te rendent moche auprès des vraies filles. Grâce à moi tu vas pouvoir les conquérir, enfin, celles que tu désires, y compris Liza, une frangine à moi . Pause. Devant un tel discours je ne pouvais reculer : le jouet était plus subtil que mon désir, il savait que Liza était un terme générique quant à mon désir de trouver une femme avec qui partager ma vie, l’objet savait quel genre de femme correspondrait à mon attente mais il était maître du jeu, lui, le jouet que la Poste m’avait livré en toute innocence. Et c’était moi, qui à présent devais subir les fantasmes de l’objet. Sans parler des offres d’amour, des candidatures spontanées que ne manquerait pas de m’adresser Pôle Emploi.

Il existe parfois dans les contes de fée des histoires qui finissent bien. Ce fut le cas : cette nuit-là, je m’endormis le crâne lisse, aucune boursouflure, aucun cheveu qui n’ait quitté mon crâne. Je dormais comme un enfant. Tous ces putains de rêves étaient sortis de mon ciboulot. Oh non, n’allez pas croire que j’étais mort, tranquillement allongé dans une nuit d’hiver, dans ma cahute, non : j’étais vivant. Seul ce diable d’objet m’avait ôté la mémoire. Comme les rides écrivent la vie comme un décor du vécu et le temps qui inscrit ses morts et leur oubli sur les monuments, statues, guerres et vécus perdus.

AK Pô

17 12 2017

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