une petite littérature de pépé Chinou (ça lui arrive, pauvre vieux!)

Vous n’êtes jamais rentré dans la boutique de Mémé Philomène. Parmi les plus anciens lecteurs de ce site nul n’a jamais pénétré cet antre. Pourtant, l’histoire veut qu’elle existât. Puisque moi, j’en ai poussé la porte, à l’âge de cinq ans. Et que les histoires s’écrivent avec le vécu et non le déni d’un Passé que tant de gens semblent, à l’heure actuelle, avoir oublié.
Entrer chez Mémé Philomène, quand on a cinq ans, nécessitait un certain courage, mais également une extrême gourmandise, ce que l’on appellerait cinquante ans plus tard une addiction. A la porte, une clochette tintait, avec un petit heurtoir en forme de marteau de charpentier. La pièce était sombre, et les pots -car tel était le but ultime de mon intrépidité- brillaient par l’éclairage du jour plus que par l’électricité intérieure. Il n’y en avait pas ; tout était à l’économie, y compris le chauffage. Les pots. Sur le comptoir alignés. Un comptoir proportionné à la taille de Mémé Philomène, bas et accessible sans une gymnastique de jeune fille. Pourtant, la vieille était frêle de silhouette, maigre, et son chignon semblait tirer ses rides en sillons gersois, tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, mais toujours à l’horizon grandiose de son regard de commerçante. Elle était vêtue de son habit de veuve : une robe noire, un foulard avec une dentelle usée et un petit bibi râpé qui donnait à ses cheveux blancs l’allure d’un Pégase dont les indiens d’Amérique auraient volé les plumes. Ses dents avaient perdu depuis des lustres (ceux qui éclairaient ses nuits solitaires) l’ivoire du sourire, et si les gosses ignoraient tout de cette vieille femme, les plus anciens du village avaient créé de multiples légendes sur son compte, souvent discriminantes, la jalousie étant le moteur des imbéciles, et le pouvoir de l’argent, financé par les ragots, celui des notables.
Sans le savoir alors, j’ai dû commencer à aimer un oncle auvergnat, Alexandre Vialatte, dont je lirai, bien des années plus tard, « les fruits du Congo », puis une multitude d’autres écrits. Car dans les pots, il y avait des bonbons qui faisaient rêver, d’autres qui portaient leur époque coloniale, et d’autres encore qui s’amusaient à quelques centimes l’unité. Il y avait des têtes de nègre (nous buvions du « ya bon banania »), des Malabar avec décalcomanie, des Carambar (avec ses blagues), des sucettes à l’anis(…), des réglisses entortillonnées, des berlingots, du Zan, des bonbons acidulés, des caramels durs et mous…et puis, et puis… Il y avait la goutte qui pendait au nez de Mémé Philomène. Comme un sempiternel rhume des foins, de son nez rougi (par le froid, par l’alcool?) descendait une goutte qu’une reniflade remontait au niveau des narines, marées inconsolées ne connaissant pas l’estran.
Mémé Philomène regardait au travers du prisme des pots en verre les yeux des enfants. Leur choix était difficile, sur les quinze pots du comptoir. Il fallait le meilleur achat avec le minuscule budget que l’on avait en poche. Et elle scrutait le gamin. Son œil perçant devinait d’où venait la fortune que contenait nos poches. Un reliquat de commissions faites au marché, une prime de bonne tenue à l’école, un billet tiré du portefeuilles de papa, du porte-monnaie de maman, la vieille sentait tout ça, et son pendule à fonction verticale jugeait, jaugeait, comptabilisait. Il fallait acheter bon et beaucoup, pour partager avec les copains. La prochaine fois, un autre s’y collerait. L’achat le plus dur, celui qui nécessitait le plus de prouesse, d’esquive, était celui des cigarettes en chocolat. C’était pour nous un produit parfait pour le partage en commun, sauf que Mémé Philomène, avec ses yeux noirs, ses rides et son air de veuve noire, quand nous nous y étions risqués individuellement, posez la question : « j’espère que tu ne fumes pas pour de vrai, sinon gare, je le dis à tes parents ! Du coup, nous entrions à trois ou quatre dans la boutique, et pendant que certains faisaient diversion, nous fauchions deux ou trois paquets de « lucky strike » en chocolat. C’était, pour nous, sales gamins de la cambrouse, de grands motifs de satisfaction, qui donnaient lieu à des festivités rustiques et underground (nous fumions de vraies cigarettes volées aux aînés et nous baffrions de confiseries dans des granges gorgées de foin, dans des cabanes loin du village, dans des grottes sablonneuses…
Mémé Philomène est morte. Et puis, avec le temps, d’autres commerces ont fermé. Beaucoup d’autres, et surtout des cafés, des restaurants. Et des PME, toute une industrie de la chaussure, tout un savoir-faire, avec ses riou merdé qui puaient et changeaient de couleur selon les teintures du jour, le tout se déversant directement dans la rivière, jusqu’au gave de Pau. Et l’abattoir municipal, et j’en oublie.
On peut parfois étrangement mêler les parfums du Passé et la pestilence du Futur. La boutique de Mémé Philomène ne conserve pourtant dans mon souvenir aucune odeur, sinon celle de moisi et d’absence de cire sur le plancher. Les bonbons étaient tous dans des pots en verre fermés, rien ne s’en exhalait que les couleurs et nos envies morpionnes. A vous raconter cette historiette je me rends compte que devenu adulte, je suis devenu un de ces bonbons, une de ces sucreries que lèchent des tartufions, qui paient leurs gâteries en vidant le fond de nos poches, que les rides gersoises de Mémé Philomène, comme son indécente goutte au nez, n’ont donné aux enfants qu’une envie : brigander. Brigander ceux qui voudraient nous faire perdre la mémoire, la noyer au fond d’une urne tout aussi transparente qu’un pot rempli de douceurs amères , de bonbons empoisonnés, de nos cendres dispersées, des funérailles de la Mémé Philomène, en ces temps de misère et de doute.

-par AK Pô
17 03 2015
Ptcq

(paru sur un autre site)

3 responses to “une petite littérature de pépé Chinou (ça lui arrive, pauvre vieux!)”

  1. laurent domergue says :

    La mienne s’appelait  » Sibieude  » , même deco , même friandises, le dimanche aprés la messe, pour quelques centimes économisés sur la quête , des fois pas un sou, alors …!!!

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