les petits textes de Chinou parus ailleurs…

la tata Agudo

la tata Agudo

2 Notes

(la vie des gens, qui n’intéressent personne)

 

Mince, craquante et fragile comme une branche de bois mort, parfumée comme un brin de muguet, tata Agudo grimpait en soufflant les cent vingt marches de l’escalier en bois ciré de cet immeuble propre dont l’ascenceur privé ne desservait que les trois premiers niveaux, regagnant son petit logement au sixième et dernier étage, celui si proche du septième, siège des gens heureux. Elle les montait seule, ces marches, depuis quinze ans maintenant que son mari Fernando était parti plus haut, au-delà des nuages et des constellations du cœur, des sondes coronaires et des sondages d’opinion intergalactiques. Les gens de l’immeuble, pour la plupart beaucoup plus jeunes, héritiers légitimes de ces appartements à fort potentiel immobilier, l’aimaient bien. Comment ne pas l’aimer, cette femme qui avait chéri son mari toute une vie durant ?

Dans cet immeuble d’un style néo-classique de la aveigunda de Arago, tout un Passé barcelonais était gravé, à l’aune du temps ; l’on apercevait l’arrière de la casa Batlo de Gaudi depuis le minuscule balcon de la cuisine, au dessus des jardinières cousues de géraniums, mais le plus important se situait ailleurs, dans cette vie commune d’un couple qui avait traversé durant quarante ans l’amour, vécu la guerre civile, connu l’exode et le retour, les privations et les petits bonheurs, tels que ces bals du samedi soir où tata Agudo et Fernando se rendaient chaque semaine, à la fin des années cinquante, dans une petite salle qui faisait face au Palau de Musica Catalana. Barcelone renouait en ces temps-là avec la fête, la prospérité et, vingt ans plus tard, à l’arrivée de Jorgi Pujol, à une autonomie plus représentative certainement qu’une indépendance de facto.

A l’époque où nous rencontrâmes tata Agudo, elle était déjà veuve depuis une quinzaine d’années. Le parapluie, les vêtements de Fernando occupaient encore les placards, rien n’avait bougé dans cet appartement minuscule. Il y régnait un parfum de travail et d’ardeur, de craie de tailleur, son métier, cette craie magnifique qui dessine les formes des patrons qu’ensuite l’on taillera en pièces, puis qu’on assemblera, parfaitement ajustés, à la corpulence du client,  du temps, quelle que soit son importance, sa situation sociale, son bedon ou sa mort à crédit. La guerre avait juste pris la dimension des démesures et les costumes de Fernando, dans la pièce sans fenêtre de l’appartement (il aurait pu travailler comme photographe dans cette pièce noire) conjuguaient l’être présent des hauts gradés et le néant des invalides, culs de jatte, manchots, unijambistes, qui de chairs à canons retrouvaient dans ses coutures l’élégance de ce qu’il est convenu d’appeler du même nom : canon de « chat beauté ». De ce soleil mourant qu’était devenue tata Agudo, quelques photos de jeunesse qu’elle nous montra révélèrent l’extrême sagacité de la jeunesse, le frisson des êtres amoureux, l’exubérance du bonheur. Elle était belle, et, le doigt maigre à l’ongle peint pointé sur les images, racontant les visages, les lieux, les moments, ce doigt était beau lui aussi, et nous, jeune couple, captions tout ce bonheur enfui que nous évoquait cette vieille femme avec un sentiment qui n’était plus un simple partage, mais un véritable lien filial.

Elle nous emmena un samedi matin dans ce petit marché proche de la via Diagonal, interpellant les commerçants dont certains avaient son âge, lançant à notre égard un « ficati » que nous traduisions par un « figures-toi » lorsque le prix d’une denrée lui semblait excessif, ou le comportement d’un individu, un ficati qui nous disait dans son volapuk les temps ont changé, les enfants, figures-toi ! Et nous prenions des patates douces (Fernando adorait les patates douces), nous les cuisinerons comme il les aimait, nous prenions un Valdepeñas (c’était le vin préféré de mon Fernando, ficati,) et ensuite nous regrimpions les six étages, le petit caddie plein, plein comme il ne l’avait jamais été avant notre visite.

Barcelone n’était pas devenue cette cité euphorique, hyper touristique, et bruyante qu’elle est aujourd’hui. On y dégringolait depuis l’interminable avenida del generalissimo Franco, avec des immeubles lugubres (plus sombres que l’arrivée à Gênes, en Italie, à la même époque). La Barceloneta était prolo, mais ouverte. La plaza Réal, déjà, brûlait en braseros ses corbeilles en fer blanc (ce qu’elle faisait encore, il y a peu, dès la fin du jour ou du marché). Le paseo de Gracia ne changea pas, qui montait lentement vers le parque Güell, le Tibidabo. Laissons fleurir nos souvenirs, disait tata Agudo, s’ils ne nous font pas renaître, au moins oublient-ils que nous avons vécu, que nous avons perdu toute espérance, et que nos mémoires ne sont que du bonheur ancré au quotidien, à l’immédiat.

Il pleuvait sur Barcelone, ce matin-là. Nous voulions vagabonder en ville. « Prenez le parapluie de Fernando, ficati ! C’est un beau parapluie ! Je ne l’ai jamais prêté à quiconque. Faites-y attention, jovenes ! «
Nous partîmes en ville, y marchâmes en tous sens comme guidés par une seule et véritable nécessité : nous perdre. Dans des lieux, des moments, des gens, des instantanés, dans le boucan des voitures, dans le charme des jardins, nous perdre dans la mégapole avec non seulement les yeux bleus de tata Agudo, mais encore les coups de ciseau de Fernando, pour que notre errance touristique conserve, bien des années plus tard, le goût du Valpedeñas et des patates douces. Et un costume taillé à nos mesures, itou.

Ficati !

AK Pô
18/10/2014
Ptcq

c'est pas la mer à boire

c’est pas la mer à boire (Tata Agudo, Barcelone, années 80)

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