les petits textes parus ailleurs : les 200 euros de Mamie Louisette

les 200 euros de Mamie Louisette

 (texte paru dans alternatives pyrenees.com)

IMGP4774Mamie Louisette dormait, le nez dans l’assiette, quand elle fut brutalement réveillée par le bruit du tonnerre. L’horloge du salon sonna ses dix coups vespéraux, alors qu’un nouvel éclair illuminait le ciel et la cuisine, dont les volets claquaient au vent. Elle se leva précipitamment et les ferma. Mais une question lui vînt : avait-elle fermé les deux velux du grenier ? Elle se questionna à voix haute mais n’obtient aucune réponse de sa cervelle fatiguée par 85 ans de calculs mentaux, de quintaux de souvenirs et d’une certaine flemme physique avec l’âge venue. Il fallait vérifier, ce qu’elle fit sans attendre. La pluie battait les vitres et la petite allée en gravier de la maisonnette. Elle constata de visu la fermeture des vasistas, là-haut. Tout était en bon ordre.
L’escalier droit qui menait du vestibule au grenier était de bonne facture : marche, contremarche, rambarde. Lorsqu’elle le dégringola en roulé boulé personne ne l’attendait, en bas. Sinon le paillasson de l’entrée où, allez savoir comment, un jeune hérisson dormait.
Au même instant, Petit Louis (le prénom a été changé), le petit fils de Louisette, tourne la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Le gamin était censé être à un jamboree du côté de Strasbourg. Mais il ne s’est pas, en réalité, embarqué en gare de Pau. Il avait un autre projet, comme la plupart des gosses de son âge. La porte coince quand il l’ouvre. Est-ce le paillasson, est-ce le jeune hérisson, l’enquête le déterminera. D’une poussée plus décidée, le petit Louis parvient à entrebâiller suffisamment l’huis, et pénètre dans le vestibule. Il connaît la maison, mais ignore tout de la présence du hérisson qui, sourd comme un pot, ronfle bruyamment. Le voyou sait où se trouve le pot aux roses, la tirelire, le frichti : dans la boîte en fer blanc décorée d’un couple breton typique, pas celle de Cadettou et de sa femme dont personne ne parle, Ernest Gabard ayant laissé le béarnais vivre ses aventures galantes (en gabardine et béret). Mamie Louisette, inconsciente au pied de l’escalier, semble rêver. De légers spasmes nerveux laissent accroire qu’un prince charmant sur sa monture, un yearling acheté à Deauville l’an dernier, va d’un baiser disneylien, réveiller la belle vieille endormie. Aviez-vous souscrit un contrat d’assistance à votre triste situation de vieille peau intervient, entre deux neurones, sa conscience.
Il reste sur la table de la cuisine un reliquat de repas : une poule baignant dans un jus de légumes de saison. C’est froid. L’horloge du salon tape douze coups. L’orage a cessé, la pluie aussi. La pluie lave le ciel, songe Louis. Dans la boîte traînent deux cents euros. Maigre butin. C’est ça, les vieux : des radins. Pour compenser le manque qu’il croyait gagner, il se met à table et engloutit le repas froid, comme une vengeance juvénile. Au pied de l’escalier mamie Louisette hoquette. Un filet de sang s’écoule entre ses lèvres, que le petit hérisson, par son odorat subtil, vient lécher. Pendant ce temps, dans la cuisine, le gosse en rotant satisfait quelques désirs dérisoires, évalue des achats, des dépenses, des combines. Toutes ses réponses sont contenues dans ces quelques billets de banque, dans sa cervelle neuve et déjà si mortifère, vierge de calculs mentaux, de souvenirs majestueux, mais pleine d’une certaine flemme physique, celle-là même qui handicape l’avenir et enrichit l’égocentrisme.
Mamie Louisette, peut-être par les léchouilles du hérisson, s’éveille. L’enquête le déterminera, après l’audition du hérisson (nous transmettrons un compte-rendu à la Presse locale). Elle sent une présence humaine dans la maisonnette. Un parfum de fumier, de crottin de cheval. Son prince charmant est arrivé. Oui, elle sent sa sueur parfumée, ses phéromones. Malgré ses os brisés et ses bleus qui n’habillent pas ses paupières, elle se précipite dans la cuisine.
Là. Un spectacle ahurissant. Un hérisson, pas plus gros qu’une boule de pétanque, avale goulûment la chemise de son petit fils. Le gosse, tétanisé par la peur, est allongé sur le carrelage en tommettes, un bras levé à la verticale, tenant désespérément la boîte en fer blanc vidée de son contenu. Mamie Louisette, qui possède encore quelques cases de lucidité dans la cervelle, constate que le galapiat a dérobé ses économies et que le hérisson a pris sa chemise pour une limace, ce qui se comprend si l’on parle argot. Les jambes flageolantes, elle se précipite sur le téléphone pour appeler la police, car ce n’est pas la première fois que le garnement vide ses réserves pécuniaires, malgré les cachettes diverses qu’elle s’est toujours employée à trouver pour éviter tout vol. A croire que Petit Louis sent l’odeur de l’argent ; du moins est-il doué pour ça, si c’est le cas. Et Mamie Louisette en a marre de se faire dévaliser, elle qui économise depuis des années pour se payer un voyage en Tunisie et assister au festival de Carthage, en compagnie de beau monde. L’an dernier, si le galapiat ne l’avait détroussée, elle avait déjà de quoi assister à six concerts à Marciac dans sa cagnotte. Donc, ça suffit !
Elle décroche le téléphone et compose le numéro du commissariat qu’elle a noté dans un petit calepin, sur les conseils de son médecin. C’est l’inspecteur Polypau qui répond. A la pendule la petite aiguille frôle le chiffre un , la grande le 12, perd et passe. Le petit hérisson file dans le salon et s’installe sur le tapis kairouanais offert jadis par son cousin, chef d’orchestre de renom.
« – inspecteur Polypau, commissariat central de Pau Charles O Quin, j’écoute ! »
« – oui, voilà, monsieur, dit d’une voix chevrotante Mamie Louisette, mon petit fils Louis est étendu tout raide dans la cuisine. Je crois qu’il s’est fait attaquer par un hérisson pendant qu’il me volait mes économies que j’avais faites pour aller au festival de Carthage, vous savez, en Tunisie. »
« – soyez brève, je vous prie, répond l’inspecteur Polypau, nous avons beaucoup d’appels cette nuit. »
« – oui, oui, mais vous comprenez… »
« – rien du tout ! »
« – moi non plus, vous comprenez ; d’abord je tombe dans l’escalier, ensuite je crois que mon prince charmant est arrivé dans la cuisine, parce que ça sent le crottin de cheval et je tombe sur mon petit fils tout raide qui tient ma boîte de biscuits en fer blanc au bout de son bras… »
« – bon, ça suffit ! Nous avons d’autres chats à fouetter, ici ! Entre les bagarres devant l’Esprit, les coups de couteau, les voitures qui flambent, les tapages nocturnes, les ivrognes qui hurlent, alors votre petit fils, donnez-le au hérisson, et vous verrez bien que « qui s’y frotte s’y PYC », et le garçon ne recommencera plus, c’est garanti ! »
« – oui, oui, vous avez raison, inspecteur. Mais j’ai un problème : le hérisson me réclame 200 euros pour sa prestation. Dans ce cas, fini pour moi le voyage en Tunisie ! »
« – débrouillez-vous ! dit excédé l’inspecteur Polypau, appelez Josy P., il y a peut-être encore une place dans l’avion ! » et il raccroche.

Dehors, la pluie se remet à tomber.

Par AK Pô
30 07 2015
Ptcq

nota: certains jeux de mots concernent la vie locale et de petits événements liés.

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