Cité Bel Air (Angoulême, un peu avant 1960 ?)

Je copie-colle ce texte (dont je suis l’auteur, comme tous ceux qui paraissent sur ce site) car il évoque ma jeunesse d’une part et que par ailleurs je pense fortement quitter le site qui l’héberge.(Alternatives Pyrénées)

 

Cité Bel Air

Quand nous avons déboulé dans la cité Bel Air, à la toute fin des années cinquante, nous étions une de ces familles comme il y en avait des millions, avec cinq gosses en moyenne, ce qui était notre cas. La plupart des immeubles étaient toujours en construction, et ceux qui étaient achevés pleinement occupés. J’étais un petit gosse, Marysa, et les souvenirs à présent me reviennent, alors que sur ce lit triste mais parfumé j’atteins la dernière lueur que ton souffle éteindra à jamais. Ces souvenirs sont si vieux, Marysa, que rien ne m’empêche désormais de te les raconter, même s’ils disparaissent dans ton joli sourire, dans les mèches de tes cheveux qu’un vent amoureux laisse ondoyer de sa main aventureuse.

La guerre d’Algérie arrivait à sa fin. Le père avait été muté là. La famille avait suivi. Je devais avoir dans les cinq ou six ans, je ne sais. Je me souviens simplement que nous jouions gosses dans les immeubles en construction, passant au travers des barrières de chantier, gravissant les échelles métalliques et nous coursant dans les étages de béton brut hérissés de tiges métalliques, jouant comme tous les gosses aux indiens et aux cow-boys, à la guerre pan t’es mort, aux explorateurs. Nous découvrions de drôles de machines, d’instruments, de matériaux, qui constituaient un univers pour nous ludique, des trésors que les ouvriers sans doute le lendemain ne trouvaient pas à leur place, ou carrément disparus, quand ils se remettaient à l’ouvrage.

Je me souviens, Marysa, de folles courses dans les champs de blé inondés du rouge vif des coquelicots, champs à proximité de la cité dans lesquels nous galopions comme des lapins, cueillions des brassées de fleurs (il y avait aussi des jonquilles , des marguerites) que nous ramenions à la maison, et ma mère qui disait : « lave toi les mains, le coquelicot est du poison ». De grands espaces où aucun parent (aucun père) ne nous empêchait d’aller courir, de construire des cabanes, de pécher dans les ruisseaux, mais en contrepartie les devoirs devaient être faits, les mains nettoyées et l’obéissance respectée. En bas de l’immeuble où nous vivions (je crois que nous habitions au premier étage), un large carré d’herbe ratatinée avec toutes les divagations canines de l’époque était le ring où chaque jour je me battais avec mon meilleur copain, un fils d’Alsacien (sept ou huit gamins et un chien), qui logeait au rez de chaussée. C’était devenu un genre de rituel entre nous, entre les parties de billes, les osselets et les aventures d’avec d’autres gosses. Pourtant, nous étions les meilleurs amis du monde (je me souviens de son prénom, de son nom).

La cité Bel Air était construite à flanc de colline. Pour aller à l’école, qui se situait en contrebas avec une bonne dénivelée, nous devions emprunter des escaliers en bois et la boue des voies de ce chantier énorme, escaliers que l’on retrouve encore dans tous les chantiers de BTP : rustiques, solides, que l’on déconstruit à l’achèvement des travaux, et qui ont marqué les mioches qui les descendaient au matin et les gravissaient au retour en courant. Tu me demanderas, Marysa, pourquoi courions nous au retour et non à l’aller. C’est simple. Nous avions pour maîtresse une petite femme sèche, toute de noir vêtue. Elle arrivait par le bus le matin et le soir, comme on regarde un cauchemar s’enfuir, nous attendions depuis les hauteurs qu’elle y remontât pour nous sentir revivre, à nouveau conquérants d’espaces gigantesques, de batailles homériques, de faucheurs de coquelicots dans les champs de blé. Elle dirigeait la classe à la baguette. Il se trouvait parmi nous quelques élèves ayant des difficultés à apprendre, à retenir, à comprendre. Plusieurs nationalités se retrouvaient sur les bancs de l’école. Et bien entendu, certains avaient du mal à suivre. A noter que l’école primaire n’était pas encore mixte, et que cette sainte maladive peau de vache savait châtier les mauvais élèves. Une récitation non sue et le gamin grimpait sur le bureau, baissait sa culotte devant tous les autres, et se faisait flageller en public. Et c’était souvent les mêmes. Régime de terreur répété quotidiennement en bas des escaliers en bois, que nous gravissions en courant au retour de l’école…

Pour ne pas te lasser, Marysa, comme je sens ton souffle pousser la dernière flamme vers cette cigarette que tu ambitionnes d’allumer avant de secouer l’allumette, une dernière anecdote, qui me fait encore sourire. Il s’est trouvé qu’un après-midi le charbonnier livrait ses gros sacs. Je suppose qu’alors le chauffage collectif fonctionnait ainsi. Il livrait les immeubles avec son camion plateau rempli de sacs, déchargés à la main. Je le vis entrer dans un immeuble et sautai alors dérober une boule de coke dans un des sacs. Le type me vit quand il sortit et me coursa. J’avais de l’avance. Il était furieux, se renseigna, frappa aux portes. Un boulet de charbon… Il frappa à notre porte, accueilli par ma mère. J’étais caché dans la minuscule salle d’eau, tremblant de tous mes membres. Non, elle n’avait pas vu ce gamin dont le bougnat lui parlait. L’histoire en resta là. Mais dès que le charbonnier arrivait dans la cité, je courais me planquer.

Quand ma famille quitta, deux ans plus tard, la cité Bel Air, j’avais comme jouet, en plus des miens, une mitraillette en plastique à moitié cassée que Moha, de la tour voisine, m’avait quelque temps auparavant, prêtée. Il me faisait confiance, il savait que je la lui rendrais. Nous étions compagnons de jeux. Chez lui ce n’était pas la joie (le père était célibataire ou divorcé, sans doute Harki, il jetait des disques par la fenêtre en hurlant), (comme chez les Alsaciens, où ça gueulait, ça aboyait, les gosses buvaient de la bière au petit déj). J’ai gardé le jouet .

Tu peux allumer ta cigarette, Marysa, il est encore permis de fumer en lisant. Et que tout parte en fumée de ces souvenirs m’importe peu.

Je suis, comme tant d’autres ; nous sommes les âmes mortes du Passé.

Eteins la lumière, Marysa, mes souvenirs s’embrouillent.

AK Pô
28 01 2015
Ptcq

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