Un casier judiciaire rempli de jus d’orange

samedi 20 mars 2010

 

Quatrième lundi de mars. Attablé seul à un petit guéridon près de l’entrée vitrée, Jack vide son quatrième bock de l’après-midi au bistrot de La Coupole, en regardant passer les gens, entre deux gorgées. Quand on a un casier judiciaire débordant de jus d’orange, on peut trouver un siège sur la terrasse et exhiber ses tatouages et sa vie de baroudeur carcéral en fumant des blondes, même quand on est raide comme la justice. Question de classe, mais la dernière toutefois. Le printemps est encore rempli d’ecchymoses hivernales, le sien comme celui des autres, et les femmes préfèrent, à tout prendre, la courte-pointe à la mini-jupe, ce qui explique leur absence quasi totale sur le pavé en cette après midi, ou alors, pense-t-il, elles pratiquent un cinq à sept débridé avant le débriefing marital qui les attend au virage du soir. L’inébranlable « où étais-tu passé » résonne encore avec mollesse dans ses oreilles, car à force de se l’entendre dire quotidiennement la question devient un refrain dont on ne retient que les notes, jusqu’à la facture finale.

Héloïse, sa femme, savait depuis longtemps que Jack traficotait, et jouait. Surtout aux courses (quand elle faisait les leurs à Auchan, ce beau pays aux gondoles pleines de nourritures célestes). Cet appât du gain facile nécessitait toute une technique, toute une panoplie de magazines, de racontars de bistrot, de combines et de nez. Or Jack avait plus souvent le nez dans son bock que ses yeux dans la poche de son veston où larmoyait son porte-monnaie siglé d’un fer à cheval en cuir. Ainsi, que ce soit aux champs ou à Auchan, l’argent cavalait, et les canassons, virtuels ou véritables, présentèrent très vite une mine de mauvaises factures qui rendaient impayable la prime bonne humeur du couple de jadis. Un dimanche sur quinze on sablait le champagne, et les quatorze autres on sabrait le budget.

Ainsi arriva ce qui devait arriver. Pendant que Jack turfait et sulkait les canassons, Héloïse prit des cours de danse et devint rapidement une cavalière émérite. Elle pratiqua l’art des petits bonds pudibonds avec d’aimables et courtois sigisbées, évoluant dans des salons de plus en plus rupins, crevassant le parquet de petite vérole par la pointe de ses talons aiguilles et crevant le plafond en des virevoltes endiablées qui brisaient les pampilles des lustres et faisaient pâlir les nubiens au pied des escaliers. Ce fut pour elle une grande et belle époque.

Pour Jack, il en fut tout autrement. Les juments anglo-arabes devinrent chevaux-vapeurs et, pour surmonter les obstacles, il dut faire table rase de son compte bancaire. Le gazon l’avait tondu et le macadam hurlant promettait d’autres gains auxquels il n’avait guère accès. Héloïse finit par découcher (c’est pour cela qu’il pensait à la courte-pointe, ce lundi-là), et lui devint jaloux (ce qui est normal pour quelqu’un qui se fiche de l’autre comme de l’an quarante). La jalousie n’engendrant pas la mélancolie, la rupture prévisible se passa dans un accès de violence et l’abcès se creva en laissant sur le carreau Héloïse ensanglantée (mais ç’aurait pu être le contraire, ce qui arrive aussi dans la réalité pas rêvée des villes et des campagnes).

Une plainte fut déposée sur une pile déjà haute d’autres plaintes auprès du tribunal et le procureur s’en saisit en chantonnant le refrain du « où étais-tu passé », dont il connaissait les paroles et la musique. Il posa, quelques jours plus tard, dans sa chambre aux tentures pourpres la plainte sur un lutrin, saisit son violoncelle, prit un archet de sa main qui ne rendait pas la justice mais c’était tout comme, et commença à diligenter l’enquête dans le sens des cordes à noeuds coulants. Il devait régler cette affaire avant la fête de la Musique, car ayant été nommé par le Magistrat Suprême son seul espoir d’avancement résidait dans la convoitée nomination au rang de premier magistrat debout du violoncelle. Son véritable concurrent musical était un petit juge d’instruction amateur de piano, assez virtuose dans le doigté, le rythme introspectif savamment dosé par deux mains équitables, mais qui avait le tort d’être assis, inamovible, et de se mêler des affaires des autres en récupérant des partitions parfois gênantes pour certains compositeurs peu scrupuleux. La mèche de crin de l’archet tressaute comme un ascenseur sur l’écheveau laineux des libertés, et le troupeau moutonneux n’a plus qu’un rôle de chevalet sur la table harmonieuse de l’équité.

Alors, de l’instrument judiciaire une musique terrible fait trembler la démocratie, que personne n’entend au-delà de la chambre, que personne ne comprend sur le trottoir de la rue. La Grande Muette a enfin trouvé sa soeur jumelle. Par le langage des signes souhaitons-leur de retrouver leur petit frère Média, et nous retournerons aux champs labourer nos lendemains qui plantent.

Héloïse, malgré leur divorce subséquent (quel joli mot), rend visite à Jack (il en a pris pour deux ans fermes), dans sa maison d’arrêt toute neuve, tout automatique, qui sent la peinture au plomb toute fraîche. Enfin, pour être exact, ce n’est pas la peinture qui est au plomb, ce sont les jours. Comme tout y est vaste et qu’il n’y a rien à faire, de rares gardiens suffisent pour les cellules des étages. Les travailleurs sociaux errent dans le labyrinthe des couloirs et s’y font dévorer par le Minotaure administratif qui a planqué la clé des réinsertions.  La relation humaine y est poussée à son paroxysme : suicides, auto-mutilations, violences, brimades, viols. A l’heure des visites, il y a tant de portes qui s’ouvrent à distance, de sas, de couloirs interminables, de signalétique, de caméras et d’absence de vie (les gardiens des prisons modernes sont postés derrière des vitres en verre fumé) que le détenu arrive quand l’heure de la visite parfois s’achève. Je suis venu te dire que je m’en vais.

On est prié d’ignorer les anomalies. Votre comportement vous a conduit ici. En entrant vous étiez un homme, en sortant vous serez une loque ou un fauve ; c’est d’une logique mathématique. A vous de formuler votre propre théorème de survie. Prenez exemple sur Miguel Angel Estrella, musicien argentin qui, fuyant la dictature de son pays, fut détenu en Uruguay : dessinez au crayon sur un bout de table des touches de piano, noircissez les demi-tons, et jouez. Lui s’en est sorti, pourquoi pas vous ?

Quatrième lundi de mars. Je suis assis à l’autre bout du café, vous savez, au pied de la colonne où sont affichés les résultats des courses, à Longchamp, à Deauville, à Pau-les-rêveries, mais oui, allons ! un panneau vert espérance avec trois grosses lettres pour non voyants dessus, et en dessous duquel miroite l’écran du Rapido, de la FDJ (ça fait djeun, FDJ, comme SDF fait salingue). Jack me tourne le dos. De toute manière, il ne me connait pas, et nous n’engagerons pas la conversation sans parier sur notre avenir. Je ne lui parlerai pas plus d’Héloïse, ma désormais aimable compagne, que de justice en robe et col d’hermine sombrant dans un puits d’oubli. Quand le barman passera, je ne pourrai que lui glisser à l’oreille : servez un coup à ce gars, mais ne lui dites pas que c’est de ma part, il me remercierait.

-par AK Pô

12 03 10

(ce texte a paru dans le blog Alternatives Paloises)

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