La vie rêvée des filles

samedi 27 février 2010

(ce texte a paru dans le blog Alternatives Paloises/ devenu Alternatives Pyrénées en 2013)

Pour les dix sept ans de Cathy, hier, son père, qui est un âne et dont je suis l’ami, lui a offert une mobylette d’occasion. Il n’a pas suivi mon conseil. Je lui avais proposé, pour cet anniversaire, une location longue durée d’un réverbère de la place de la Libération, où ainsi sa fille adorée aurait pu, par tous temps et à toute heure, attendre son amoureux, tout en promenant Raffy, le chien de la famille. Il m’a simplement rétorqué que, place de la Libération, les réverbères sont fixés au sol et n’éclairent que les décisions de justice, que, de plus, ils penchent et puent des pieds, par le fait d’une population canine trop dense dans les parages. Donc, Cathy a eu une mobylette et l’âne, c’est toi, je me demande parfois si tu es vraiment mon ami. Bon, n’insistons pas.

La mob est bleue, comme les yeux de Cathy, la chaîne du cadenas ressemble à celle de bagnards qui descendraient les marches du palais un jeudi après-midi et est noire comme une conférence de presse donnée sur le perron pour expliquer au petit peuple pourquoi cette femme, employée dans une grande surface, a été licenciée pour avoir utilisé des bons d’achat (de 0.40 à 2.10 euros) , donné en caisse aux clients, aux dépens de l’entreprise(*). Nul n’est censé ignorer la loi, y compris les vautours et les corbeaux. Un autre accusé sortira la semaine prochaine, ayant détourné deux millions d’euros, avec une condamnation de peine avec sursis et quelques euros d’amende, pour marquer le coup et impressionner les petits malfrats qui ne savent pas encore s’y prendre pour naviguer sans rames dans l’escroquerie financière. Le casque, cet indispensable attribut du vélomotoriste, est intégral comme le conseille la prévention routière, et son port recommandé, contrairement à la burqa, qui ne protège ni ne fait sortir des ornières intégristes celles qui en sont dotées.

La veille de l’anniversaire, une dispute familiale avait éclaté lors du dîner, opposant Cathy à ses parents. Elle était persuadée que ses parents lui offriraient un yacht, et quand elle entr’aperçut le papier d’emballage dans le garage, elle dut se rendre à l’évidence que la taille de celui-ci ne lui permettrait que de piètres croisières au pied des eaux cascadantes de la place de la Lib, dans les bassins où, l’Eté, se reflètent les roses rouges qui parent les tonnelles, et elle fut prise d’une crise d’apoplexie mentale, de malaise vagal, bref d’une série de petits syndrômes apocalyptiques qui sont tout le contraire d’un désir de rencontre amoureuse.

Son père eut beau la tancer en lui disant que ce n’était pas ainsi qu’elle se trouverait un gentil garçon pour descendre le Nil en félouque, ou capable d’entrer chez l’éditeur Marrimpouey pour lui offrir un livre sur Cami, ni chez le marchand de roses dont le gros labrador blanc fait la sieste sur le seuil des petites amourettes, ni personne digne de ce nom c’est à dire Personne en personne, ou Pessoa em Pessoa, pour les lusophones.

Maman Irma, qui avait jusque là conservé son mutisme dans une délicieuse mousse au chocolat avec un coulis de framboises et un semis de pistaches concassées, se mit à renchérir : ma fille, calme toi, et toi, âne que tu es, tais-toi donc un peu. Vous savez tous deux que la vie est difficile, il nous faut économiser le moindre sou. La violence s’installe partout, les bancs de la place sont pris d’assaut par des réfugiés climatiques descendus des bureaux du tribunal, les vieillards rampent au soleil de l’esplanade, tirés par leurs chiens maigres qui connaissent la soif et qu’attire l’eau bondissante des fontaines, laissant leurs maîtres croustiller sous l’irradiant soleil. De petites vieilles, fagotées comme des sylphides, errent sur le gazon en quête de conversation, pendant que de jeunes godelureaux roulent à tombeau ouvert en conduisant avec leurs pieds des voiturettes décapotées à une seule place. Sans parler des prix prohibitifs pratiqués par les marchands ambulants, glaciers, vendeurs de cartes postales coquines, liseurs de bonne aventure, collectionneurs de papillons délégués par le ministère des finances, banquiers repus grivelant de crédules emprunteurs, examinateurs de bonne conscience, consultants en commissions de consultation bien en chair diplômés d’Oxford ou de Blanquefort (Exford), bref mes petits traverser la rue peut avoir des conséquences graves pour la vie des citadins que nous sommes, et le meilleur cadeau que tes parents puissent te faire, c’est un réverbère.

Le père bondit soudain : qui a dit ça, Irma ? Quel est cet imbécile heureux qui a bien pu te mettre cette idée en tête ?

La vague de colère de son père tira Cathy de sa croisière fluviale, et elle s’aperçut que les marins d’eau douce n’étaient pas son genre, finalement. Un beau brun, mécano à ses heures, le bleu plein de cambouis, trouva à ses yeux un certain intérêt. Emma, son amie(*), lui avait souvent parlé de ce terrible et doux frisson que procure la mobylette filant sur les chemins caillouteux qui bordent le gave de Pau. Seul problème : Raffy. Cet animal un peu idiot, (sans doute par mimétisme), se mettait systématiquement à courir après tout ce qui roulait, au risque de faire trébucher le pilote et de briser la machine. D’où également l’intérêt du lampadaire. Cathy y attacherait le chien et irait faire son tour de pâté de maisons en toute impunité, faisant la nique aux ténors du barreau dans un vrombissement décibellien juste en deça des bruyances autorisées. Il se trouverait bien alors un amoureux transi en train de caresser le chien à son retour, qui la complimenterait sur l’excellence de sa conduite, la patience de son chien, la luminosité féérique du réverbère dès la nuit tombée. Et dont elle tomberait follement amoureuse, bien évidemment. Il ne lui restait plus qu’à décider du prénom de l’heureux élu, et l’affaire serait jouée, grand panneau publicitaire lumineux à diodes en casquettes alimentées directement par des centrales d’achat à haut débit de ventes flashes payables illico presto il ne sera délivré aucun reçu en cas de récidive adressez-vous au tribunal le plus proche de votre domicile heures d’ouvertures sur simple appel, procéduriers acceptés. Le message brillerait dans la nuit : ZORBA, JE T’AIME !

A la mine que m’a présentée ce matin son âne de père, j’ai tout de suite compris. La vie rêvée des filles n’est pas pour les garçons des villes. Je me suis également dit que nous resterions quand même amis, tant Irma est jolie et affriolante, et que je louerai pour mon usage perso un réverbère ; il en reste de très jolis place Royale, sous les tilleuls, pleins de phalènes, sous lesquels on sussurre des mots plus tendres que la nuit. Dit la légende.

-par AK Pô

20 02 2010

(*) centre Leclerc de La Souterraine, voir article dans « La Montagne » 12 février 2010

(*) « Les amis d’Emma », roman de Claudia Schreiber éditions NiL

Nota : A Pau, la place de la Libération se situe en face du Tribunal de Grande Instance (cf photo). La place Royale est la place de la Mairie.

le slogan de la ville était : « la vie rêvée des villes » avant l’arrivée de Patachon Bayrou.

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