la toise et l’ardoise

(texte paru dans Alternatives Pyrénées en 2013.)

Un mètre soixante deux sous la toise, mais en dépliant la langue Ginou Ginette frôlait les deux mètres, ce qui lui conférait un certain charme auprès des sourds et malentendants, qu’ils fréquentassent les grands circuits automobiles, les stades de rugby ou les immenses pelouses des lotissements de banlieue les jours de tonte. Rajouter la dimension de la langue à toute mesure objective de l’être humain permettrait non seulement de rabaisser l’orgueil des géants taciturnes et d’honorer la petitesse des nains bavards, mais encore de vérifier que les bons mots de Peter Ustinov (« je plains les nains car ils sont les derniers à savoir quand il pleut ») ne sont plus d’époque. Le siècle a changé, et aux bons maux succèdent les mauvais remèdes. C’est donc par pure magnanimité que j’ai offert, pour la fête des mères, des chaussures à hauts talons à Ginou Ginette. Pour qu’elle soit dans la norme. Mais j’admets avoir commis là une erreur, une erreur digne d’une faute professionnelle, passible d’un licenciement sec.

Tout d’abord, la proximité de l’été venant en courants d’air a donné l’envie à Ginou Ginette de se mettre en jupe, ce qui se comprend aisément quand on porte soi-même le kilt dans son petit pavillon bien clôturé et entouré de pyracanthas touffus. La première conséquence de mon achat fut donc l’apparition de nains de jardin hirsutes fuyant les gazons proprets des villas alentours. Or il est bien connu que depuis l’époque de Blanche Neige, ces gnomes sont de sacrés paillards, qui s’immiscent par les galeries creusées par des taupes en dessous des haies, amenant avec eux de quoi ripailler : boissons, vers, limaces, sardines, merguez, naines à peine sorties de l’adolescence, et tout le matériel nécessaire à cuisiner en plein air les plats les plus ragoûtants. Que ceux qui n’ont jamais assisté à de telles bamboches le sachent : le passage de ces salopiots est pire que celui d’Attila, et au prix actuel de la fétuque rouge et du paturin votre budget entretien de jardin risque fort d’atteindre des sommets. Sans compter qu’il faut souvent, après leur passage, nettoyer au karcher les dalles en pierres d’Arudy et carboniser les huttes en branchages dans lesquelles ils se livrent à leurs amours délétères et contre nature.

Mais si la remise en place du jardin reste concrètement possible, et qu’une fois chassés les nains bavards on pense retrouver le silence et le chant des oiseaux, il ne faut surtout pas croire que les problèmes sont terminés. Les premières chaleurs estivales ravivent la joie des baignades, et plonger dans la piscine rameute les voisins, et leurs nombreux enfants. Comme l’eau se fait rare, il se trouve qu’un mois par an un seul bassin est disponible pour chaque pâté de maisons, et en ce mois de juin, le nôtre a été réquisitionné. Ainsi que je ne l’avais pas prévu, tous les godelureaux du quartier sont venus bronzer sur la terrasse dallée qui borde la piscine. Ginou Ginette, en maillot deux pièces , les accueillait à tour de rôle en claquant ses talons hauts sur la margelle pour faire impression. La hauteur des talons étant inversement proportionnelle à celle de la longueur de la langue, Ginou donnait la grandiose impression de mieux maîtriser son verbe, et les histrions d’en savourer la chair.

Le drame est arrivé lors du jour férié de la deuxième quinzaine de juin. Nous avions dressé une vaste tente afin de nous protéger des ardents rayons solaires. L’eau était tiède, qui affleurait la bordure du bassin en clapotant. Je ne sais par quel hasard je fus commis d’office pour aller faire les courses, sachant que nous aurions à accueillir une marée d’estivants sur le rivage dès le début d’après-midi. Je fus retardé par de multiples impondérables (des bouchons sur la route, des queues à n’en plus finir aux caisses, bref, un véritable parcours du combattant), et, alors que je poussais le portillon donnant sur le jardin, un spectacle ahurissant se présenta : une dizaine de grands gaillards, vêtus de maillots et shorts verts et blancs avec d’énormes numéros scotchés dans le dos faisaient une course de hors-bord dans la piscine, soulevant d’énormes vagues dans un mugissement d’enfer.

Mais le plus horrible fut de voir Ginou Ginette nue, la tête émergeant entre deux vagues, tenant à bout de bras ses chaussures hors de l’eau, appelant à l’aide sans que personne ne l’entende. Le choc fut terrible : la détresse de Ginou révéla ce qui était pour moi inadmissible, la chose la plus atroce que je ne pouvais supposer : en fait, sans langue ni talons hauts, Ginou Ginette mesurait à peine un mètre quarante. Du coup, je laissais ces jeunes fous à leurs jeux et ils emportèrent ma femme dans les abysses du réservoir thermoformé.

-par AK Pô

20 05 13

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