Le pizzaiolo de la piazza Pizza

samedi 12 décembre 2009

 

Dans certains quartiers où les prolos, les classes moyennes et les étudiants cohabitent, où, entre les immeubles, on installe à leur intention de l’art adapté à leur « pauvreté« , la vie est bien plus riche que le concept artistique. Quant à ceux qui n’y habitent pas, (car il n’est pas donné à chacun de résider en plusieurs lieux), ils vivent dans la même ville, et se nourrissent de la même culture.

Le ciel était lourd et gris comme un sac poubelle gigantesque lancé sur la ville, ce qui donnait des envies de grasse matinée au plus profond d’un lit dont les draps roses et légèrement fripés vous enveloppent des pieds à la tête en vous sussurant des mots tendres.

Mais c’était impossible. Je devais fabriquer mes pizzas et rembourser les trois mobylettes jaunes et rouges acquises pour les livraisons avant la fin de l’année. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner depuis le matin et le four à bois crépitait de façon inquiètante, dilaté par la suractivité. Brahim, Sylvio et Jeannot devaient en être à leur douzième tournée chacun, alors que la pendule indiquait dix huit heures trente à peine. Le stock de pâte descendait à une vitesse vertigineuse, le réfrigérateur se vidait au même rythme que fond la banquise polaire. J’appelai Brahim pour qu’il fasse un détour par les jardins ouvriers de Morlàas-Berlanne et demande à son père de nous fournir en tomates fraîches et en origan, et s’il avait quelques oignons ce ne serait pas mal non plus, mais surtout dis à ton père qu’il ne les épluche pas sinon les voisins vont croire qu’il pleure à cause de nous, parce qu’on pille ses cultures, ou toute autre raison toujours mauvaise pour notre réputation.

Bien qu’ayant jeté un oeil rapide sur la presse, je ne comprenais pas pourquoi, ce lundi-là, un tel afflux de commandes franchissait le seuil de mon commerce. Pas de feuilleton américain à la télé, pas de star de la variété au Zénith ni de rencontre sportive au Hameau, pas plus de colloque sur la LGV au palais Beaumont ou de réunion politique en présence de mentors intercontinentaux, rien de rien. La faim dans le monde ne justifiait pas non plus cette clientèle soudainement révélée, ni cette hystérie collective de dégustation de pizzas, artisanales il faut le dire, cuites au feu de bois, répétons-le, et vendues à prix discount, avouons-le devant la concurrence, déloyale par nature. S’il m’est ici impossible de révéler les secrets de fabrication, la nature des ingrédients et les temps de cuisson de mes pizzas, chacun comprendra que l’addiction gourmande procurée par leur consommation engendrait beaucoup de jalousie, tant dans les restaurants que dans les cuisines de la cité Paul Doumer, derrière la caserne.

Sylvio, le plus âgé des trois livreurs, déboula dans l’échoppe, inondant le carrelage de ses vêtements dégouttants de pluie luisante, un grand sourire aux lèvres. La cause de ce sourire résidait dans le pourboire magistral qu’il venait de recevoir de la part d’une cliente de la tour Arrémoulit. Dix pizzas livrées en deux tours de mob à cette veuve (elle lui avait raconté sa vie en défaisant les emballages pour contrôler que toutes les boîtes étaient bien garnies), et, comme il l’avait patiemment écoutée,avec une empathie visible, du portefeuille s’était envolé un beau billet de vingt euros qui promptement glissa dans la poche revolver de son blouson. Entretemps Brahim revînt, une cagette regorgeant de tomates, de légumes de saison, et refila direct faire sa xième tournée. La farine commença à manquer, mais Jeannot nous en dégota un sac de cinq kilos chez Amédée Roussille (dit Marsan), le neveu hydrodynamique de Maitre Cornille.

Ce qui commençait à m’étonner sérieusement était le fait que nous livrions ce jour-là dans des quartiers inhabituels dispersés dans toute l’agglo, comme si la concurrence de la vingtaine de pizzerias en tout genre, de la cahute en berne aux feux tricolores aux restaurants établis depuis des années en passant par les vendeurs à la sauvette errants à la sortie des cinémas, des lycées et collèges (j’en avais surpris un, une fois, qui vendait des spaghettis bolognaises planquées sous son bonnet rastafari devant l’hôtel de ville), avaient soudainement déposé le bilan. Mais un appel, le premier de la soirée, émanant d’une maison rivale, accentua mon étonnement jusqu’à l’inquiètude : le pizzaiolo me demandait si je n’avais pas de farine en rabiot, il ne possédait plus qu’un maigre stock des restos du coeur ( le reste ayant été utilisé pour faire des crêpes Suzette avec les gars du Génépi, ces grands tétras de l’univers carcéral). (Le loustic faisait donc des pizzas avec de la pâte à crêpes, et non de la pâte à pain). Puis ce fût une succession d’appels provenant d’autres professionnels en carafe, et il devînt alors évident que quelque chose de bizarre se passait, et qu’il faudrait que nous fassions jouer la solidarité pour répondre à la demande.

A vingt deux heures, nous étions razibus. Tout était parti. Inutile d’insister, l’heure était venue de fermer boutique. Brahim et Jeannot rangeaient leurs mobylettes dans le réduit de la cour intérieure, quand, enfin, Sylvio arriva. Il était tout drôle. Patron, me dit-il, vous devriez aller fissa vers l’avenue Dufau. Je comprends pas, il y a plein de monde partout, quand, en général, dans le coin, à cette heure-là, c’est plutôt le désert. Et puis, il y a une odeur, je ne vous dis que ça ! Décidément, cette étrange et harassante journée finissait en apothéose ! Laisse-moi ta mob, Sylvio, je vais aller jeter un oeil, lui dis-je. Quant à vous, rentrez vous reposer et faites la grasse mat demain, c’est le patron qui offre !

J’enfourchai le deux roues et filai sur Dufau-Tourasse. En effet, une foule disparate et joyeuse convergeait en direction du rond-point de la Commune de Paris ; je ne saurais dire, au moins mille personnes, hommes femmes enfants, et aussi des chiens, des chats, des canaris en cage et des agents en nage, bref un monde fou. Que faisaient-ils là ? J’arrimais la pétaradante à un tronc de cèdre libanais et progressais dans la foule jusqu’aux abords du giratoire. Au centre de celui-ci, une tour, de huit mètres de haut environ. Penchant légérement, elle était composée uniquement de pizzas posées les unes sur les autres, répandant dans l’air une savoureuse odeur d’art contemporain.

Quand le maître de cérémonie eût déposé la dernière pièce, une grande liesse s’empara des spectateurs. On fit des farandoles, des queues leu leu trémoussantes, de sautillants cortèges, enfin on fixa dans les mémoires ce moment de fête et, avant que la tour pisane ne refroidisse, on la démonta pizza par pizza, découpant au fur et à mesure des parts généreuses avec des couteaux navarrais, et chacun se régala, jusqu’à passé minuit. Un peu plus tard enfin, une grande vague de sommeil se répandit sur la foule au ventre plein, et toutes les lumières des immeubles environnants s’éteignirent en douceur, à l’heure du couvre-lit.

-par AK Pô

06 12 09

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