Le printemps sans hirondelles

 

bergeronnette

Le mois de mars battait son plein. Je m’étais installé à la table de la cuisine, à vrai dire mon bureau jusqu’à ce que sonne l’heure du coup de feu du dîner. Du coin de l’oeil j’y surveillais ma compagne. Elle cuisinait en remuant sa croupe, pendant que l’ordinateur mettait une dizaine de minutes à être exploitable visuellement. Dehors, le ciel était d’un bleu innocent comme le sont les yeux d’un enfant qui aurait les yeux bleus mais n’aurait pas encore assassiné ses parents avant l’arrivée de la police. Des yeux pervenche. J’ignorais ce que je faisais là, assis devant cet écran qui me demandait tout sur ma vie privée, y compris mon identité IP, mais rien de celle que je recherchais désespérément: qui j’étais véritablement, où j’aimerais vivre, avec qui voyager, faire l’amour, être vivant sans contrainte, danser le tango. Mourir sur l’écran en me regardant taper sur des touches inutiles constituait l’immédiat d’une réponse qui n’avait pas de sens. Seuls mes doigts absents de toute volonté pianotaient sur le clavier, danse macabre qu’aucune chorégraphie, aucune musique sensuelle n’explorait. Le goût du papier, l’encre du stylo, la mine de plomb du crayon, tout cela m’avait quitté avec la révolution numérique. J’avais bien encore deux mains, mais plus de doigts tactiles, charnus, sensuels, aimables joueurs de plume. Quand les fourneaux se sont éteints que le silence a cédé sa place aux parfums exotiques du repas rapidement consommé

je suis allé sur le perron fumer une cigarette. Dans le jardin, les chats prenaient leur part de soleil vespéral, mais un vent frisquet me fit tenir à l’angle de la maison, d’où je pouvais les observer tout en allumant quinze fois mon mégot de tabac roulé aux hausses systémiques de nouvelles taxes qui reflétent un système politique plus malade que le tabagisme, celui-ci se partageant aisément entre fumeurs qui vont dehors et non-fumeurs,dedans. Quarante ans de délits fumigénes et toujours pas de cancer. La prostate et le colorectum en alerte, il fallait bien penser les plaies et panser les dépenses des soi-disants sauveurs de la Nation. Sauf que le vent emportait sous son bleu le travail du ciel, qui annonçait, (il suffisait de lever le nez), la révolte des nuages de fumée, des ouvriers fantômes et de l’exaspération globale d’un monde fulminant. J’écrivais dans ma tête tout en avalant la fumée bleue. Soudain, je me suis mentalement arrêté de pianoter. J’ai eu cette drôle d’impression que le clavier, resté sur la table de la cuisine, écrivait seul, contrôlait mes doigts. En fulgurance me revînt un vieux film, « la main »(?), dans lequel un homme, pianiste, voit deux mains coupées jouer la nuit sur l’instrument, devient fou et s’étrangle lui-même. (résumé peut-être très simpliste, vu que ce film m’a marqué quand j’étais tout gamin et qu’à présent je n’en ai pas trouvé signe sur You-You tube). Qui saurait dire si après tant de rallumages la braise de mon mégot n’évoquait pas la fin ultime du condamné à qui l’on tranchera la tête, dans l’unique but de l’empêcher de fumer, au nom de la Nation et du déficit de la Sécurité Sociale (un trou dans lequel bon nombre de têtes pouvaient encore tomber dans le saint discours des sauveurs de l’âme nationale).

Il y eut un étrange moment, alors que je rallumais sans vergogne, par défi, mon mégot à l’angle de la maison. Les chats dormaient, caressés par le soleil qui chatouillait leurs poils, mais pas un seul chant d’oiseau venu des arbres, ou du sol regorgeant a priori de vers de terre ( genre lombric et non ombilic des limbes, à moins d’être un peu Arthaud) ; ce silence m’inquiéta. Je savais les chats bien nourris, assez inaptes à une vraie chasse (deux cadavres d’oiseaux en six mois). J’en déduisis que le vent avait emporté le chant des oiseaux. Que le gamin aux yeux bleus était devenu complice du ciel et du vent, que son ingénuité enfantine possédait cette inaptitude chronique à témoigner sur l’aventure des oiseaux, ni à comparaître devant la Justice. Dehors, le ciel serait de nouveau d’un bleu innocent comme ceux de l’enfant qui avait les yeux bleu pervenche et avait assassiné ses parents avant l’arrivée de la police. Le silence des oiseaux serait alors une affaire réglée. Sauf si les oiseaux devenaient plus gros que les chats, et qu’en silence (hormis le frottement des ailes dans l’air), quand un chat sommeillerait sous la lune, pof ! Un oiseau l’embarquerait et plus loin le dévorerait. Une pratique politicienne. Vous demandez la lune ? regardez-la les yeux bien écarquillés, Baissez les paupières. Ouvrez-les. Bravo ! On vous a oublié, dépecé et a ciao jusqu’à la prochaine curée !

La lumière du soir vieillissait mes doigts d’arthrose alors que les premières fleurs émergeaient dans le jardin. Les pruniers avaient la primauté de l’éclosion, les figuiers viendraient en dernier. Pas d’abeilles, pour l’instant. J’espérais que. Qu’elles. Qu’au moins quelques unes..Rien. Alors je suis retourné dans la cuisine, à ma table de travail, face à un écran qui ne reflétait qu’une image de ma virtualité. Je ne savais plus écrire avec un stylo. Le baron Bic avait fait fortune, les marchands d’encre relevé le défi des imprimantes. Le bleu du ciel serait’il ainsi remplacé par celui de l’ennui ? La nuit assombrissait le ciel, le vent ne parvenait pas à chasser les étoiles ; le printemps dansait un peu partout. Il ne manquait rien. Ô bien sûr, au mois d’avril, les poissons passeraient sur nos têtes, en même temps que les drones de Pâques, et ensuite et ensuite et ensuite nous deviendrions ce qu’enfin nous avions fini par devenir : des cons.

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/les-oiseaux-disparaissent-des-campagnes-francaises-a-une-vitesse-vertigineuse_5273420_1652692.html

Sur France infos cet article du 26/03/2018:

https://www.francetvinfo.fr/societe/education/numerique-a-l-ecole/vos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2641772.html#xtor=EPR-51-%5Bvos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2675072%5D-20180326-%5Bbouton%5D

AK Pô

20 03 2018

Ptcq

 

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