Poulet rôti

C’est indéniable, j’adore le poulet rôti. La peau dorée, bien croustillante, saupoudrée de sel et de fines herbes, un régal! Maryse et ses trois gosses aiment aussi ce plat divin. Alors, un dimanche par mois, je les invite à la maison pour le déjeuner. J’embroche le poulet, le mets dans le four, programme quarante minutes de temps de cuisson, et à midi tapantes, les trois mouflets et leur mère débarquent.

Maryse va sur ses quarante cinq ans, jolie femme, poitrine souple et hanches coquines, toujours vêtue d’une jupe et d’un chemisier légèrement échancré, quelle que soit la saison, y compris donc celle où les poules pondent des oeufs durs pendant que les affamés claquent des dents. Ses trois enfants, Robin, Pascale et Lucien, sont encore assez jeunes pour ne pas trop se moquer des vieux comme moi, qui vais sur la cinquantaine. Ils savent surtout ruser pour obtenir des choses qu’en temps normal leur mère leur refuserait. Robin, par exemple, est expert dans l’art de me faucher des cigarettes et d’emboucher ma fiole de Glenfiddish (qui a son âge, quinze ans), planquée en haut du placard de la cuisine. Bien sûr, ce n’est qu’une fois qu’ils sont partis que je m’en aperçois. Pascale doit me faire les poches. Mon portefeuille est dans la poche intérieure gauche de mon manteau accroché sur une patère, dans le vestibule. La gamine est de petite taille, mais je découvre toujours le siège de mon bureau à proximité du porte-manteau. De là à ce qu’il se déplace tout seul… Quant à Lucien, s’il ne fauche rien, il engloutit tout. Il mange comme quatre et lèche toutes les assiettes. C’est lui que je crains le plus, dans ce microcosme. Un de ces jours, il attaquera bien mes plantes vertes.

Ce dimanche se présente sous les meilleurs auspices. Les gamins sont en pleine forme, et un voisin doit les emmener au cinéma en début d’après-midi avec ses propres enfants, ce qui nous permettra, à Maryse et moi, de faire tranquillement la vaisselle. Enfin, vous voyez ce que je veux dire.

A midi trente cinq, le fond sonore de ma radio (j’écoute la radio quand je cuisine) se tait. La radio s’éteint, le four aussi. Le poulet reste en berne, pétrifié dans sa giration interrompue. Des gouttes de graisse suintent, tombent négligeamment dans la lèchefrite. Les plombs ont sauté. Je file remettre l’électricité en route. Les plombs n’ont pas sauté. C’est une coupure de courant. J’appelle mon voisin, qui habite à deux kilomètres. Oui, ici aussi, il n’y a plus de jus, et notre gigot d’agneau va tourner de l’oeil, si ça dure.Je retourne fissa dans la cuisine pour voir l’aspect du poulet. J’aperçois Lucien le nez plongé dans un paquet de chips. Du calme, du calme, Denis, me dis-je. Lucien, va dire à ta mère, elle est dans le jardin, qu’il y a une panne d’électricité. Et j’en profite pour planquer le pain et la charcuterie dans un endroit secret avant le retour du glouton.

Pas de panique. J’essuie dans un torchon propre les pommes de terre découpées en lanières, puis file au garage récupérer un vieux camping-gaz à deux feux des années 90. J’espère qu’il ne va pas exploser à l’allumage. Non. Ca fonctionne, il y a du gaz, je le sens au poids de la bonbonne. La friteuse est en équilibre précaire, vue sa taille, mais ça chauffe correctement. Maryse me rejoint dans la cuisine. On s’informe en langage sourd-muet de la situation. Je fourre un peu mon nez dans son corsage, par anticipation d’un rhume des foins qui me ferait éternuer de manière désobligeante. Maryse frotte mes fesses pour créer de l’électricité statique, en attendant le retour du courant alternatif. J’entends une chaise tomber dans le vestibule, un cri étouffé auquel je ne prête aucune attention. Maryse jette une frite dans l’huile, qui se gonfle de bulles. Je balance le stock. Dix minutes. Le temps de manger le hors d’oeuvre: salade de tomates et carottes râpées.

A treize heures vingt cinq, toujours pas de courant. La charcuterie est passée en plat principal, avec les frites. Le dessert a été avalé en quelques minutes (un Paris-Brest). D’habitude, les gosses flemmardent devant la télé, à cette heure. Là, il faut les occuper, en attendant l’arrivée du voisin. J’espère qu’il n’a pas eu l’idée saugrenue d’appeler sa mère qui habite en ville, pour savoir si la panne était générale, car dans ce cas, c’est bernique pour le cinéma. Des oiseaux se posent sur les fils électriques et nous narguent. Dès l’automne, j’adopte un chat. On verra qui rira le dernier. Finalement, à quatorze heures tapantes, le voisin arrive avec sa marmaille. Il a appelé sa mère. Je m’attends au pire. C’est une grève tournante. Là-bas, tout fonctionne normalement. Ouf. Allez, les gosses, dépêchez-vous, sinon vous allez rater le début de la séance! Le minibus repart en soulevant la poussière de la cour. Les oiseaux s’envolent. Deux minutes plus tard, la radio se remet en marche, ainsi que le four, que le compteur à Kwh, que toutes les machineries soumises aux fluides survoltés.

Le poulet reprend sa giration pendant que je prépare le café. L’air est doux dans le jardin où nous sommes installés, tasses fumantes en main. Les oiseaux sont partis se cacher pour ne pas mourir de par leur attitude ridicule. Je raie mentalement l’adoption d’un chat pour cet automne. J’oublie la chaise renversée dans le vestibule, les cigarettes disparues et la fiole de Glenfiddish vide, les emballages de chips répandus dans la maison, j’oublie le poulet qui se calcine dans le four du fait de la programmation automatique, j’oublie tout ce qui entraverait mon impatience à sauter sur Maryse, à rouler avec elle sur le tapis d’herbe tendre, à la bécoter en tricotant des kilomètres de caresses vagabondes, j’oublie tout comme on part en voyage en laissant son passé sur le quai, j’embarque sur le voilier de la beauté en jupe et décolleté, je respire et croque cette peau dorée, bien croustillante, saupoudrée de sel et de fines herbes, un régal!

-ça va, mon poulet?

-parfait, Marysette, je t’adore!

 AK Pô

17 07 11

2 commentaires sur “Poulet rôti

    • Absolument. J’ai même un courrier officiel le prouvant. Elle approuve notamment le dernier dialogue de ce texte:
      « -ça va, mon poulet?
      -parfait, Marysette, je t’adore! »

      Ce qui correspond, semble-t’il, à un assez réjouissant retournement de situation.

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