L’Homme Scierie

samedi 2 janvier 2010

 

C’était avant.

Quand le temps était un homme, la nature l’Eternité. Je n’ai rien inventé, tout était là. Maintenant, je te parle. Comme un arbre.

Parce que j’ai survécu. C’était facile. Chasser, pêcher, cueillir, se fondre dans les forêts, éviter les serpents, sauter les torrents.

Attendre. Le silence des yeux posé sur le cri des singes. Voir ce qu’ils ne voyaient pas. (Sentir le goût du fromage dans sa bouche, qui enrobe le palais rien qu’en voyant la vache ( Caracasio Audiberti, « Abraxas »)). Etre là. C’était avant. Tu avais froid, mes branches mortes ne demandaient qu’à danser dans le feu. Tu avais chaud, mes feuilles t’éventaient. Quand les fauves rôdaient, tu te souviens, tu grimpais te réfugier dans mes branches. Devant nous l’horizon dépliait ses perspectives, et plus je grandissais, plus ta vision du monde s’épanouissait. J’étais un homme. Tu étais un fruit. Un jour est venu, tant d’autres l’ont suivi, que quand tu m’as dit : à mon tour, je deviendrai un arbre, j’ai compris que tu étais un homme. Un homme ne fait pas reproche à un homme de se séparer des arbres. Il grandit par ses racines. Il resplendit. De toutes les couleurs que sera sa vie ; déjà ; sans la connaître ; par la terre, sa mère. L’homme est le temps, la nature l’Eternité.

C’était avant.

Est venu l’après. Apprêts des robes luxueuses, des mijaurées. Horizontales descendues de voies ferrées. Qu’accompagnait le progrès. Le temps s’est mis à percer les montagnes, à perforer les entrailles de la terre, à communiquer d’une manière si confidentielle que l’espace se réduisit à quelques paroles en l’air. Le cri des yeux noyé dans le silence des singes, mon enfant, je sais. Sur le ballast tu uses les dents du râteau, l’homme doit aller plus loin, plus vite,tu ne comprendrais pas, papa, le progrès c’est demain qui abandonne l’aujourd’hui, et, je t’en prie, ne me parle pas du roman de Cormac Mac Carthy, « la route », relis ses précédents romans, entre le Mexique et le Texas, laisse-moi, petit père géniteur, construire les lignes du futur sur mes mains de travailleur esclave.

C’est l’après.

L’Eternité devient naturelle. La beauté est ainsi. Le biais des cosmétiques. L’homme est la durée du temps : qu’en reste-t-il ?

Je n’ai rien inventé : tout était là.

Dans les cimetières : le passé respecté, les conflits réglés. Sur les terrains les haies plantées, territoires. Des gosses dans les rivières, grappes immatures pêchant les truites à la main. Les filles parfumant les foins dans les granges. Des éléphants rosissaient leurs joues devant des gamins blêmes comme des clowns blancs. C’était avant. Ici, après.

Qu’est-ce que l’humanité ? Une vague dépression climatique.

Maintenant, je te parle. L’avant et l’après. Quelle importance ? Tes songes suivent le fil des saisons, Thésée tuera le Minotaure mais Ariane l’abandonnera sur l’île de Naxos. Vois-tu l’aisance sur la fosse danser : je n’ai rien inventé, tout est là. Mais pourquoi inviter à ce bal masqué le genre humain ?

La musique des mots sur le charroi des faits

Regarder le soleil tomber.

Nous en sommes là.

-par AK Pô

30 12 09

En étrennes :

« Au commencement du monde,, c’est dans le feu que ceux d’En-Haut ont déposé le secret. Il était de sept couleurs. En ce temps-là l’eau était une femme, elle savait l’art des enchantements,elle était sorcière. Elle a enchanté le feu. Quand le feu s’est trouvé sans défense,elle s’est jetée sur lui. Elle l’a tué. Du feu mourant une vapeur s’est élevée, et dans le dernier souffle du feu l’eau s’est emparée du secret. Après l’eau, le bois est venu. Il s’est nourri d’elle et le secret est entré dans le bois par mille racines buveuses. Après le bois, la pierre est venue. Elle a usé le bois, elle a dévoré sa force, et le secret, avec la force défaite du bois, est entré dans la pierre. La pierre a aimé cela. Le secret aussi a aimé cela. Il est allé se blottir dans le plumage de l’aigle. Après l’aigle, l’homme est venu. Il a fait alliance avec l’aigle. L’aigle lui a donné sept plumes, dans lesquelles étaient les sept couleurs du secret, et par la puissance de ces sept plumes, l’homme est devenu sorcier. »

Extrait du livre « Les sept plumes de l’aigle », d’Henri Gougaud ( collection « points », éditions du seuil)

Un commentaire sur “L’Homme Scierie

  1. Photo prise à Liège, rue Bonne Fortune, avec à droite le mur extérieur d’un bâtiment annexe à la cathédrale derrière lequel se trouve le cloître. Dommage pour les sacs poubelle!

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