Jouer avec des allumettes peut mener loin…

Je connais l’histoire.

Tu dis à ta femme chérie j’ai trop fumé ce week-end mon Zippo est à sec je vais acheter des allumettes en attendant l’ouverture des champs de course et tu prends le dernier billet d’avion disponible sur le Web car après le kérosène c’est fini faudra des ailes photovoltaïques et tu connais Icare, le gars freelance qui pensait voler gratis aux frais des rayons solaires. Entretemps tu traverses ton compte en banque à la vitesse Mach 2. Dix mille euros. En boîtes d’allumettes, tu as de quoi voir venir. En cigarettes, c’est plus léger que l’air. Mais comme en montant dans l’avion tu as décidé d’arrêter de fumer, l’ensemble de ta décision est bonne et te sera profitable.

La chance que tu as, pense ta femme, c’est d’avoir dégoté un billet sur une ligne long courrier. Au moins, dans un premier temps, elle n’entendra plus parler de toi. Tu débarques à Singapour mais ton passeport d’européen les fait rire. Un rire asiatique. Pas de pauvres chez nous. Vous parlez anglais? Vous avez déjà travaillé dans usine? Dans ferme élevage? Dans production agricole? Bien sûr, pour comprendre ces questions, tu appuies sur la touche traduire de ton Blackberrichon, magiquement tu réponds en un anglais mot pour mot non mais j’ai eu trente sept maîtresses en deux ans et les deux types en face deviennent livides. Trois heures plus tard tu boucles ta ceinture dans un avion de ligne qui carbure à l’huile de friture (lndian line) direction la Nouvelle Ecosse.

On te parachute sur une île déserte, avec deux chèvres, Ginette et Rosette, et un chien qui, plus tard t’avouera se nommer Chincho. Leur histoire est bien plus cruelle que la tienne. Ginette et Rosette appartenaient à un petit cirque itinérant, dix personnes et une vingtaine d’animaux, qui faisaient les délices de villages dans lesquels rien ne se passait, rien dont on pouvait parler ouvertement. Car derrière les rideaux tirés les commentaires liaisonnaient les familles en termes salaces, hypocrites. Les armoires contenaient des liasses de jalousies aussi jubilatoires que les feuilles de chou jaunies du journal local, rédigé (sous pseudo) par l’abbé.

Sur l’île, tu découvres un cabanon dont les tuiles se sont envolées. Certaines sont brisées, mais un grand nombre est réutilisable. Deux cyprès posent leur ombre à proximité. Quand tu t’adosses à l’un ou à autre, une vue panoramique s’offre. La mer est partout, quand le soleil n’en connait que deux. Tu parcoures ces petites étendues en marchant sur de minuscules crottes. A vrai dire, tu prends l’usure des animaux sauvages dans la flore rétive. Des genêts, du lilas sauvage, des arbousiers et de nombreux scolopendres, couvrent une grande partie des lieux que tu traverses. Des oyats parsèment la crête des falaises en à-pic. En bas, soit environ une trentaine de mètres, de petites plages. Selon l’orientation, du sable fin grège ou des galets ronds aux reflets grisonnants les recouvrent. Les vagues tantôt sentent l’Orient, tantôt l’Occident. Selon l’humeur du vent. Mais à l’état du cabanon tu comprends qu’il n’existe aucune différence. De tous côtés la tempête menace, que tu observes chaque jour.

Tu regardes le défilé des nuages, la main posée sur ton coeur. Ce geste n’est pas innocent. Il te rappelle la dernière lettre de ta mère, dans laquelle elle narrait comment ton père avait perdu son portefeuille en comptant les strato-cumulus. En même temps, tu songes à ton passage singapourien. A ta femme. A l’allume-feu qu’elle s’est offert après ton départ et à la bouteille de champagne dont elle a sabré le bouchon. Au fond de ta poche tes doigts caressent l’inusable Zippo. Tant que vivra la flamme tu ne seras jamais perdu.

Tu découvres, deux jours plus tard, que dans le larguage était comprise une grosse malle en bois enveloppée de toile synthétique. Une peau de tente. Dans la malle, de quoi survivre. Un micro ordinateur satellitaire, un chargeur de piles solaire, un matelas gonflable, avec ses oreillers, une revue de cul, dix boîtes de thé, des pâtes, une couverture de survie et un guide sur l’élevage des chèvres dans un univers hostile. Plus quelques livres de philosophie non traduits de Lao Tseu. Egalement, mais sans doute mis là par inadvertance, un manuel comment faire son chocolat sans cacao (éditions PUF).

Quelques jours plus tard, alors que tu te relies au monde, ton Blackberrichon sonne, pour annoncer sa faiblesse battérielle. Un mesage, encore lisible par la qualité intrinsèque de l’image, t’annonce que tous tes amis de Facebook sont morts. Par un étrange virus. Tu te dis c’est un coup de ma femme. Pour le buzz.

Le soir même, Chincho te révèle sa vraie identité. Tout comme tu zappes, il jappe. C’est un chien de berger dont les maîtres ont émigré en ville. Une grande ville, tu vois, où les maîtres et les animaux domestiques sont logés à la même enseigne: survivre. En mordillant ta barbe, Chincho se fait plus péremptoire. Que penses-tu de Ginette et Rosette? Jolies, non? Tu regardes les légions d’étoiles, perché en haut des falaises, le sable de la plage, en bas: tu rêves. Jusqu’au vertige.

La mer est grosse. Tu as mis des pierres pour conforter les tuiles, de grosses pierres qui t’ont obligé à de fatigantes manoeuvres, des aller-retours incessants. Tu as senti le goût de l’abri sûr dans la fatigue de l’ouvrage. As-tu peur d’être nu, seul et sans habitat? la maladie de l’infortune remonte sur tes mollets, alors tu stoppes Chincho: tais-toi! tu confonds les colonnes de Malpigui et celles de Buren. Tu dis au chien regarde moi, je suis le colosse de Maroussi, qui fait rire les mouettes et que jalousent les sternes, je suis de ces galets où nidifient les songes, de ces vents qui, en tourbillons, dévient le sage pour que poussent ses ailes, car vois tu, Chincho, parler à un chien c’est enorgueillir les hommes. Comme eux sont analphabètes, parfaitement illéttrés, face aux écritures, aux lectures d’un simple texte rédigé en une autre langue, dont pourtant, fiers de leur ignorance, ils critiqueront sans vergogne les statuts qui y sont nommés, décrits et appliqués.

A la crête des vagues, ici, je vois l’éloquence de Oud Khalsoum sur les ourlets de poèmes d’Adonis (Ali Ahmed Saïd) que la blancheur de l’écume écrit en avançant vers le rivage. Un peu plus haut, dans les falaises érodées, les récits d’Assyriens en signes cunéiformes, les mains rouges des cavernes d’Altamira que sont les lichens accrochés aux rochers, et vois tu, je n’attends rien de tout cela, la félicité d’en sentir l’existence ne mène qu’un épisode, auquel ma créativité contribuera, chant de coquillage percé de quelques trous, vent symphonisant entre la mobilité d’une aile d’oiseau décharnée et d’un galet suspendu à une corde marine en nylon, ou mots criés en haut de ces falaises qui n’ont que le vaste horizon pour trouver où se taire. Fantaisies militaires, austères, patries d’hommes sans terre emportant leur mystère, vains mais non vaincus.

Alors, lui revient le souvenir de sa femme. Dans l’immeuble, on l’appelle la veuve cliquote. Mais aucune maison d’assurances ne lui reverse une pension. Un certificat de décès manque à tous les dossiers qu’elle envoie, y compris celui du fauteuil où il aimait à allumer ses cigarettes, et dont elle a photographié le modèle pour le revendre sur E bay des Anges, car l’argent manque depuis la viduité et l’assèchement de la bouteille de champagne. Il se demande qui, de Rosette ou Ginette, pourrait la symboliser. Mais pas un mot à Chincho.

Le soleil a engorgé suffisamment d’énergie pour permettre la connexion de son petit ordi. Sur l’écran un peu palichon il traverse des générations de nouvelles semblables, identiques. Géolocalisé, il regarde le temps qu’il fera sur l’isola della Capra, au large de Livourne. Il boirait bien une petite coupe d’Asti Spumante, mais se faire livrer c’est se faire connaître. Un oiseau pourrait-il transmettre son acte de décès jusqu’au balcon de sa femme? Il la voit, pensionnée, payée en allumettes, le phosphore étant depuis plus rare que le kérosène, étendre son petit linge sur les fils en passerelle, dans la rue étroite, sourire à sa voisine ma jolie c’est après midi on peut aller au ciné j’ai touché ma pension! Et lui, sur son île déserte, qui regarde l’écran de l’horizon sans nuage devenir sombre, puis noir.

AK

Ptcq

(16 06 2011)

Un commentaire sur “Jouer avec des allumettes peut mener loin…

  1. Félicitations pour populariser ainsi le nouveau concept très prometteur de charcutailles à l’antique (et non plus à l’ancienne).
    Hélas, il n’y a qu’à Lourdes que l’on peut trouver ces petits miracles de raffinement.

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