rififi dans les alpages, une histoire ancienne ? Pas vraiment !

fin mai début juin 2018 commencent les transhumances dans les vallées pyrénéennes. Ce qui m’a rappelé cette histoire, écrite début 2013.

——————————————————–

« Réfléchis, avant de causer! » disait ma mère. Ma mère est encore vivante, et je ne réfléchis toujours pas, tout comme je ne lui adresse plus la parole (elle est sourde). Enfin, comprenez par là que ce que j’aime, je l’énonce, et ce qui me déplaît, je le dénonce. Je suis un de ces types qui gardent les vaches sur le plancher des brumes sauvages et parfumées. Un de ces idiots de village que l’odeur de la ville a attirés, un de ces chimistes un peu bêtas qui, suivant leurs narines bovines, ont fini par renifler les poivres citadins: un con, un paysou, un ingénu.

Je ne déclinerai pas ici les subtilités d’un Louis Aragon, les impressions qu’un paysan peut ressentir à Paris. Juste quelques propos de promeneur, des commentaires périphériques juchés sur des plateaux herbeux.

La ville ? Pau est donc une ville; ah!

Oui madame, une ville laïque entre deux vierges, l’une sur un rocher, l’autre dans une grotte. Ce que l’on aime, ici, c’est d’aller flâner le dimanche dans les alpages, en regardant à la lorgnette les pauvres se traîner sur le boulevard des Pyrénées. On aime le cliquetis de l’eau dans les abreuvoirs en pierre, les chevaux qui pâturent et le vent léger qui soulève la nappe étendue pour le pique nique familial. On aime les villes dont on s’acquitte pour aller vivre quelques instants d’ailleurs ; puis on rentre, on reprend les rues qui draînent nos quotidiens, on se surprend parfois à découvrir des détails qui échappent à notre routine car, au final, on n’est pas précisément pressés de rentrer, puisque demain c’est boulot, et aujourd’hui: repos.

J’aime ces pharisiens qui broutent le dimanche sur les plateaux penchés, se gavent de libertés que l’espace inaugure, emplissent leurs poumons de cet air égrillard qui les rend gais, audacieux et félibres, poètes spontanés de tous les lieux du monde, qu’ils chantent en communion avec la douceur de l’innocence crasse. Car ici, c’est la guerre. La pire des guerres qui soit: la guerre de l’eau et des origines familiales. Ici est le centre des mondes, le puits des haines et la vertu des simples s’y noie. L’eau est un marché, une adjudication, une tripotée de lois et de décrets. Pour celui qui a soif, pour celui qui fait paître son bétail sur ces hauteurs, l’eau est un puits sans fond, un combat permanent. La montagne a découvert ses prédateurs: l’argent et la rivalité des gens. Le droit de vivre contre celui de payer pour survivre. Dans les cabinets où cette merde coule à flot, on rigole : réponse du loup à la bergère, le plateau du Benou sera bientôt investi par quelques promoteurs, qui nommeront ce lieu « balcon des Pyrénées », par quelques savants renards qui réduiront le grandiose à la taille d’un poulailler industriel renommé résidence alpine de tourisme.

Bien entendu, il ne s’agit ici que d’une fiction, d’un petit texte écrit par un homme en colère, un citadin quelconque, un paysan qui parie sur l’Aragonie d’une capitale locale, dont les préceptes sont les mêmes que ceux qui emplissent le gave: la sécheresse des sentiments, le reniement du partage, l’inéquité des clans. Quand, dans l’autre vallée, un indien survit dans une goutte d’eau. Les montagnes sont sèches, les montagnes sont dures, les cairns et le lait de brebis ne concernent que les étals de halles où se précipitent les pique niqueurs des plateaux, fromagers incertains, des crottins et des bouses. Le bonheur de quelques instants ne serait que l’enfer de ceux qui y ont bâti leur vie, non de ces rigolos qui peuvent, face au précipice, revenir en arrière, regagner la citadelle et ne plus avoir à craindre le loup, l’ours, ou ces sauterelles argentées qui ratissent tout.

La mort aiguisant sa faulx. Alter(s) ego(s).

J’ai pissé des dizaines de fois sur ces prairies offertes, sur le port d’Aste, sur celui de Béost et de Castet, comme une vache, comme un chien entre deux rangées d’arbres, j’avais envie, alors, et pourquoi se gêner, avec pudeur, d’aller mendier sur les alpages la liberté d’un jet follet ? La pluie, la neige, toutes les saisons dansaient et pourtant, vivre ici, tu me prends pour un âne, vivre ici, avec une famille du bétail un robinet d’eau et des revenus potables, tu rigoles, qui voudrait mener ce genre de vie ?

Une ville laïque entre deux vierges ouvrait, dans le sens commun, un chemin pour la morale. Ici, c’est un sentier qui s’en fiche pas mal. Une pastorale hébergée dans un tribunal. D’instance. Les montagnes ne versent de cascadantes eaux que dans les poches trouées des bergers sans étoile. Noyer le poisson, dans les abreuvoirs ossalois. Qui a raison, qui a tort, au final peu importe. Ce qui est lamentable et triste, c’est d’encore en arriver là, à ce constat terrible que l’homme est plus que jamais un loup pour l’homme, et que ce sont toujours les mêmes qui sont pris pour des moutons.

AK Pô

23 03 12

ce texte a été inspiré par des faits relatés dans plusieurs articles de la presse locale à l’époque, parmi lesquels celui-ci :

https://www.sudouest.fr/2012/03/11/soutiens-en-cascade-pour-le-berger-655876-1895.php

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :