Gypsy area (road movie sur la A64)

Sillonnons les chemins creux: aujourd’hui l’ A64, (du flamenco flagellé au lumbago décervelé).

Entre quitter Toulouse et oublier Venise le choix ne se pose pas, mon petit John Graham, surtout quand tu as en poche un contrat d’embauche tout neuf signé par le patron de la Dépêche en personne. Voilà ce qui me trotte en tête avant même de passer le péage de Muret. Fuir Toulouse au plus vite pour entamer illico presto ma chronique locale pautoise (avec une once de publicité) me rend euphorique. Tel est mon destin tracé (et dure la croûte de mon gagne-pain). Mais qui a connu le bonheur de rouler à 131 km/h sur une autoroute comprendra ce que l’on nommait jadis l’ivresse du volant. La route n’est plus pourtant ce ruban qui défilait ses paysages peints à la main, mais bien une chasse gardée hautement surveillée, une contrainte permanente que l’automobiliste subit en devenant un potentiel contrevenant, ce qu’il sera un jour ou l’autre -c’est écrit dans le code de la route-, en s’exposant à des poursuites. Je pourrais faire un article style « poursuivi par son destin, il franchit la ligne blanche et depuis, pas de nouvelle. » Ou renvoyer le lecteur à La route, de Cormac Mac Carthy; ou lancer une pétition contre les constructeurs automobiles qui nomment leurs modèles de prénoms féminins (Clio, Mégane,Panda,Ka, Kangoo…), sans oublier Mercedès, la voiture culte des nomades. A ce propos (déjà Saint Gaudens), maintenant que je vais faire fortune dans le monde de la presse, songer à investir mon pécule naissant devient prioritaire (à droite comme à gauche). Sirènes hurlantes de l’Economie, enchantez-moi! Un petit placement avec son revenu idoine… Dans le foncier, dites-vous. Certes. Racheter un parking de supermarché, par exemple, excellente idée! Une surface plane désertée depuis dix ans, comme le L. de Saint V. de Tyrosse, ensuite y installer un caravansérail de roulottes pleines de manouches, romanichels, tziganes, gitans,femmes enfants grands parents, musiciens et liseuses de bonne aventure. Je les vois. Ils arrivent. Ils forment un cercle hermétique par emboitement spirituel des mobil-homes pour une opacité salvatrice, font brouter leurs chevaux dans les vapeurs du bitume, et le soir, alors que les minute-men tournent autour du campement en Cherokee, Outlander,Galloper, Santa Fé,Tucson et autres Pick-up hurlant leur chansonnette, les gitans se rassemblent près du feu.

Là, je rentabilise le tumulte. Une foule de curieux prend place à prix dérisoire (c’est un spectacle social). Carmen sert le Manzanilla de Lilas Pastia, distribue les cigarillos de la manufacture de Bizet, Tony Gatlif photographie les bobines des gosses avec un flash récupéré sur l’autoroute, Bregovic mitonne un opéra sans manches et, soudain, silence.

Puis la vibration d’une corde.

Une guitare s’accorde sur une autre. C’est le Temps des Gitans. Paco de Lucia s’asseoit à coté de Pedro Bacan. Le Taraf de Haïdoucs termine son repas en rotant une jota. Qu’il pleuve, gèle, ou brûle, c’est le Temps des Gitans. Commence alors la nuit; tressautante buleria, tu en una piedra/ yo en la otra/ cuentamé tus alegrias/ que las mias son muy pocas…(déjà Tarbes). Les lumières de mes phares tracent des avenues festives, Noël approche, la route s’esquive. Plongée sur Soumoulou, balises d’atterrissage allumées, lever le pied, me réveiller; non, John, ton volant n’est pas un manche à balai. Entrée de Pau sans bretelle, contrôle de vitesse et de ceinture à l’arrondi du giratoire; minuit caresse mes essuie-glaces.Solea, Romance. Chats noirs, chats blancs.

Le lumpen prolétariat remplit des formulaires d’assedic-anpe kafkaïens dans son sommeil torpide. Le chien de ma concierge relit Spinoza, il en a marre d’être insomniaque quand la peur le tenaille, la peur qu’on lui vole son os,son collier en gipsy queen ou son âme. Le funiculaire est fermé, la SNCF mobilise une motrice à roues carrées pour remonter son chef de gare déprimé. En haut, les sirènes du protectionnisme hurlent sur le boulevard, des cris d’orfraie, des coups de bluff, des gens effrayés,des miasmes d’alcool décérébrants dans l’humidité des convictions. Ca y est, je suis en ville, survivant des nationales départementales vicinales, marchant, croisant parfois un pautois égaré qui me demande en béarnais si je paie des impôts, et . Non, finalement, ce n’est pas une bonne idée d’investir dans les parkings de supermarché à l’ abandon. Mieux vaut oublier ma Laguna à Venise. Et penser à me transporter vers… Dimanche.

AK Pô 06 12 08

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s